Les joueurs de cartes -Paul Cézanne 2

Paul Cézanne (1839-1906)

 

Les joueurs de cartes

Entre 1890 et 1895

Huile sur toile

Dim. 47,5 x 57 cm

Conservé au musée d’Orsay

 

Cézanne situe sa scène dans un café.
Lieu de chaleur et de rencontre, le café est devenu, au XIXe, un carrefour social obligé. Entre ses murs on parle, on joue, on boit et on fume.

Le tableau représente deux hommes assis face à face à une table rectangulaire dans un café. Ils jouent aux cartes. La table de bois est recouverte d’une nappe courte, une bouteille de vin est posée sur la table. Un miroir au fond de la pièce renvoi une image indistincte.

Cézanne peint deux paysans du jas de Bouffan (sa propriété d’Aix en Provence). Les deux hommes ont gardé leur chapeau, ils sont concentrés sur leur jeu.

 

Composition

C’est une construction sobre et imposante.
Les deux hommes sont mis en scène selon une structure pyramidale avec le plateau de la table pour base. Les silhouettes sont massives, les visages sont rectangulaires, les chapeaux cylindriques. Les joueurs ont les bras trop longs et les angles de leurs jambes sont improbables. La chaise est plus grande que la table.
Cézanne façonne l’espace avec des contours nets sans tenir compte de la perspective.
Cézanne déconstruit pour reconstruire un tableau symétrique.
La bouteille est l’axe central de la composition.
Cézanne rythme sa toile avec les verticales du dos de la chaise à gauche du tableau et la ligne noire du décor au fond à droite de la bouteille.

La lumière éclaire le tableau de face, elle achoppe le bord de la table, se diffracte sur la bouteille éclairant les visages et les mains et rebondit sur le miroir.

Cézanne adapte sa technique au caractère du motif. Il réalise une composition soigneusement conçue de lignes axiales et de correspondances chromatiques.
Ses coups de pinceau sont extrêmement variables, tantôt courts et larges, tantôt longs et minces et, orientés diversement.
Le peintre travaille sa palette de couleurs et juxtapose une multitude de petites touches les unes à côté des autres. chaque détail à sa fonction pour l’effet d’ensemble. L’intensité du coloris assure l’unité du tableau.

Le miroir est à lui seul un tableau abstrait.

 

Analyse

Entre 1890 et 1895 Cézanne aborde le thème des joueurs de cartes et lui consacre une dizaine d’études préparatoires et cinq toiles. Il s’inspire des toiles des peintres flamands du XVIIe et XVIIIe qui représentaient des intérieurs d’auberges qui sont-elles mêmes inspirées des toiles de Caravage.

Cézanne propose une lecture nouvelle et moderne.

Dans sa forme
On remarque dans ce tableau les équilibres des lignes et des volumes entre les deux personnages. Les couleurs des vêtements et les reflets sur les mains et les visages créent des rapports spatiaux précis et déterminés.
Le regard du spectateur est attiré par les mains et les bras qui tiennent les cartes. En peignant les deux hommes Cézanne tient compte de la force constructive de leur corpulence, de la forme de leurs chapeaux et des couleurs de leurs vêtements.

Cézanne estimait que la technique était subordonnée à la sensibilité :
« La méthode…consiste à chercher l’expression de ce que l’on ressent, à organiser les sensations dans une esthétique personnelle ».

Le poète Ramuz écrit à propos de Cézanne : « c’est par la forme seule que Cézanne prétend s’exprimer ».

Dans son sujet
Contrairement au courant satirique et moralisateur qui s’est exprimé dans les tableaux représentant des joueurs de cartes aux siècles précédents, Cézanne choisit de représenter des joueurs honnêtes, absorbés par leur partie, étrangers au monde environnant. Il ne montre aucune tricherie, aucun argent sur la table, Cézanne peint sans équivoque le jeu de cartes comme un sujet sérieux où la clef est la concentration.

Caravage penche pour la tricherie et Cézanne pour la réflexion.

Les joueurs sont représentés par un homme âgé qui porte les symboles de l’autorité, la pipe et le chapeau haut de forme et, par un jeune-homme portant un chapeau rond et dont le visage est moins aride que celui de son partenaire.
Serait-ce un client d’œil à la relation que Cézanne entretenait avec son père ?

 

Conclusion

À propos du tableau, Les joueurs de cartes, Charles Matton (cinéaste) écrit :

« Il semble que Paul Cézanne n’était pas bien curieux de l’issue de la partie…l’absence de toute figure sur les rectangles blancs que les joueurs ont en main le prouve. Ce ne sont pas des « cartes à jouer », ce sont des « cartes à peindre »et, cette partie ne peut avoir d’issue car Cézanne la veut éternelle, soustraite au temps qui passe. Cela suffit à taire l’intérêt que l’on pourrait avoir pour
« l’histoire », la distance prise annihile le récit ! c’est une distance, que Cézanne est le premier à avoir installée, qui fait de son œuvre une révolution absolue, et c’est en ce sens qu’on doit, je crois, le considérer comme le seul vrai Père de l’art moderne ».

La classe de danse -Edgar Degas

Edgar Degas (1834-1917)

 

La classe de danse

Entre 1871-1874
Huile sur toile
Dim. 85 x 75 cm

Conservé au musée d’Orsay

 

Au XIXe aller à l’opéra est un des loisirs favoris de l’élite cultivée. On y vient autant pour voir le spectacle que pour s’y montrer.

Degas situe sa scène dans le théâtre Peletier détruit en 1873 par un incendie. Il représente une classe de danse où les élèves sont regroupées autour du maître de ballet, Jules Perrot.

 

Composition

Degas s’inspire des estampes japonaises pour sa construction et joue du contraste entre le plein et le vide.
Le peintre divise l’espace en deux parties égales, l’une occupée par les danseuses et le public, l’autre vide.
Les trois plans sont définis par les attitudes des danseuses :
–au premier plan : deux danseuses observent la répétition. L’une est debout et tient un éventail, l’autre est assise sur le piano et se gratte le dos.
À l’extrémité gauche du tableau Degas a placé un arrosoir (utilisé dans les salles de danse pour humidifier le parquet) et au pied de la danseuse debout, un petit chien.
Ces détails réalistes font vivre le tableau.
–au deuxième plan : les danseuses répètent sous l’œil du maître de ballet que Degas a placé au centre du tableau.
– au troisième plan : les danseuses assises attendent leur tour.

Le bâton représente le centre symbolique de la scène et l’autorité du maître de ballet.
Degas a mis en valeur le maître de ballet en dégageant l’espace autour de lui.

Le point de vue en légère plongée, axé sur la diagonale de la pièce, accentue la perspective fuyante des lattes du parquet.
Il donne la profondeur du tableau et, entraîne le regard du spectateur.

L’atmosphère du tableau est lumineuse et accueillante.

Les couleurs dominantes sont le vert olive et le blanc.
Les tutus blancs contrastent avec le rouge, le vert, le doré des ceintures.

Il y a plusieurs sources de lumières.

Une lumière provient de l’ouverture dans le mur et de la lumière extérieure passant par la fenêtre.
Une lumière émane du choix des couleurs :
Le gris et le blanc renforcent la transparence de la fenêtre.
Le vert foncé des marbres tranche sur le vert clair des murs.
Les couleurs complémentaires rouge pour la rose et vert pour la ceinture mettent en valeur la danseuse du premier plan.
La juxtaposition des blancs et des gris accentue le plissé des tutus et les plis de la veste du maître de ballet.
La blancheur des tutus éclaire le tableau.

Les touches de couleur des rubans et des nœuds donnent de la gaité.

 

Analyse

Ce tableau respire la danse.
Le spectateur a l’impression du mouvement car les tutus sont peints de façon diffuse donnant le sentiment qu’ils bougent.

C’est la technique employée par les peintres impressionnistes.

Degas sème son tableau de détails et d’accessoires qui renforcent le réalisme de la scène et contribuent à rendre le mouvement et la spontanéité, comme le petit chien, l’arrosoir ou le geste incongru de la danseuse qui se gratte le dos.

Degas dessine pour rendre au plus près l’expressivité des corps.

Le tableau saisit un instant :
Graphique :Degas traduit l’activité de la salle de danse en répartissant les danseuses en trois groupes. Celles au fond du tableau sont assises en attente, au centre les danseuses exécutent des pas de danse sous l’œil du maître de ballet et, au premier plan deux danseuses en pose, observent.
Et pictural : Degas applique le blanc des tutus de manière floue et vaporeuse pour renforcer l’impression de mouvement. Il fait vibrer cette harmonie de blancs en la ponctuant avec les couleurs vives des ceintures.

 

Conclusion

Degas va au cœur du monde de la danse.

Avec La classe de danse Degas nous fait entrer dans l’intimité de l’opéra de Paris.

Il démystifie les danseuses en les rendant humaines.

Degas doit son succès comme « peintre des danseuses » à son sujet plus qu’à la manière dont il l’a abordé.

Les danseuses sont l’objet du désir de propriété des hommes riches, les tableaux qui les représentent sont le symbole d’une société qui se plaît à vivre comme dans un spectacle.

Degas s’est formé à la peinture avec l’apprentissage du dessin, l’étude des grands maîtres, la copie des œuvres du Louvre et le séjour en Italie.
Ingres était son modèle.

S’il choisit la révolution picturale et expose avec les impressionnistes, sa démarche artistique l’inscrit dans la grande tradition qu’il admire, comme Manet avant lui.

Degas, au même titre que les impressionnistes, a ouvert la voie de l’art du XXe