Allégorie de la prudence – Titien 1550-1555

Ce tableau hautement énigmatique est étrange, dérangeant…

Il a fait l’objet de plusieurs interprétations :
Erwin Panofsky dans les années 1950 voit un autoportrait du même artiste Cadorino senior avec celui de son fils Horatio et son petit fils Marco.
Au XIXe, le tableau est dans les collections du comte à Aberdeen, décrit comme un triple portrait du pape Paul III, Alfonso d’ Este et Filippo II.
Au XVIIIe, le tableau est dans les collections parisiennes du cavalier Menabuoni, on y voit un triple portrait du pape Julio II,  duc Alfonso d’Este et de l’empereur Charles V.

Quelque soit son interprétation, ce tableau est une réflexion sur le temps et son flux dans la vie de l’homme.
C’est une allégorie des trois âges de l’homme, avec trois visages différents.
Au-dessus des trois têtes, Titien a apposé trois inscriptions en latin.
La traduction ;
« Du passé, le présent agit avec prudence pour ne pas gâcher l’action future ».

Il est conservé à la National Gallery à Londres 

Le portement de croix – 1515-1516 Jérôme Bosch

Jérôme Bosch (1450-1516)

 

Le portement de croix

1515-1516

Huile sur panneau de bois

Dim 76,7 x 83,5 cm

Conservé au musée des Beaux-Arts de Gand, en région flamande -Belgique.

 

Le peintre

Jérôme Bosch a passé toute sa vie et sa carrière à Bois-Le-Duc, un important centre religieux du Brabant et l’une des plus grandes villes de Hollande.
Issu d’une famille de peintres, il se marie avec la fille d’un apothicaire. En 1488, il devient membre actif de la prestigieuse confrérie catholique de Notre-Dame, constituée de citoyens influents.
Il dirige un atelier reconnu et prospère qui lui permet de nouer des liens avec des mécènes influents, y compris la royauté.
Homme cultivé et grand observateur de son époque, son savoir alimente son imagination débordante. Le peintre associe références culturelles et délire imaginatif.
Jérôme Bosch est profondément croyant, il adhère au catholicisme orthodoxe.
La majorité de ses tableaux représente l’existence de ses contemporains auxquels il n’offre qu’une perspective : l’enfer.

 

Le tableau

Le panneau est constitué de quatre planches assemblées verticalement.
C’est une huile sur bois.

« En 2015 l’équipe de Bosch Research and Conservation Project dirigée par Jos Koldeweij annonçait que l’œuvre ne serait pas de Bosch. Le tableau aurait été peint par un disciple de Jérôme Bosch.
Le musée de Gand a décidé de maintenir le nom de Bosch ». (Info. WIKIPEDIA)

Force est de constater que ce tableau se résumant à un gros plan n’est pas cohérent avec les autres représentations de Bosch.

Ce panneau aurait été peint pendant sa période tardive qui démarre en 1500.

L’œuvre de Bosch se divisant en trois périodes, la période ancienne (1470-1485), la période moyenne (1485-1500) et la période tardive (vers 1500).

Le panneau représente la rencontre entre le Christ souffrant et Véronique. Le Christ portant une croix est entouré d’un groupe de larrons aux expressions bizarres qui représente notre humanité.

 

Composition

La perception de l’espace est inexistante.

Pour cette peinture Bosch utilise le procédé stylistique du gros plan.

Le peintre exprime la souffrance du Christ.
Le Christ au milieu d’une foule sinistre, d’un fouillis de visages malveillants, d’un magma de bustes sans corps et sans espace, progresse péniblement vers le mont Golgotha sur le chemin de sa crucifixion.
La souffrance et la sérénité qui se dégage du visage du Christ cogne contre les visages grotesques. Le Christ est l’homme de douleurs, abandonné de tous.

Le Christ est représenté dans l’axe de la toile, à l’intersection de deux diagonales, celle formée par la croix et celle qui passe par les trois visages qui ne sont pas caricaturés, ceux de Véronique, du Christ et du voleur.
Cette rectitude donne le ton du tableau, la scène est grave.

Les couleurs sombres soulignent la tristesse de la scène.
Seule, la pâle Véronique, en bas à gauche de la composition et le bon voleur, en haut, à droite de la composition, dont le teint livide trahit la crainte de la damnation,  sont conscients de la souffrance du Christ est pleins d’empathie.

Dix-neuf personnages sont représentés avec des physionomies caricaturales,  ils saturent l’espace.
Le Christ est couronné d’épines
Les larrons portent des coiffes plus ou moins fantaisistes dont un chapeau pointu à l’étrange dégradé de couleurs.
Les traits fins de Véronique, du voleur et du Christ contrastent avec les trognes monstrueuses et ridicules des larrons.
Des trognes qui ressemblent à des masques.

Le coup de pinceau du peintre dégage une grande énergie.
Bosch s’est appuyé sur des pigments de jaune plomb-étain, d’ocres et de laque rouge comme le carmin ou la laque de garance, pour représenter ses visages.

 

Analyse

Jérôme Bosch offre une profondeur humaine à ce sujet sacré.

Jérôme Bosch plonge ses racines dans le sol profond de l’art populaire.
Son archaïsme cherche l’inspiration dans les drôleries fantastiques des manuscrits du XIVe et du début du XVe ; dans les outrances grossières par excès de véracité de réalisme.

Erwin Panofsky remarque : Jérôme Bosch a dû s’inspirer des illustrations du poème allégoriques, Pèlerinage de la vie humaine, dans lequel la traduction visuelle d’images verbales aboutit à des fantasmagories « boschiennes » : un gros rocher dont l’œil énorme verse des larmes ou des oreilles humaines coupées transpercées par une broche barbelée.

De façon plus générale, les figures de Bosch ressemblent aux créatures particulières que l’on trouve dans les marges des manuscrits médiévaux et aux gargouilles grotesques ornant l’architecture gothique.

Dans les tableaux de Bosch, d’étranges créatures hybrides plus ou moins animales, voire monstrueuses, d’énormes oiseaux picorent des êtres humains minuscules, surgis de plantes géantes.

Amusantes au premier abord, ces images grotesques révèlent en réalité une vision très sombre du monde.

Des historiens voient en lui un critique de la société, d’autres le considère comme un farceur à l’imagination débordante, un fou ou un érudit.
Certains l’appréhendent comme un hérétique adepte de l’alchimie et de la sorcellerie, Erwin Panofsky m’a convaincue que ce n’était pas le cas.

Dans ce tableau, Bosch s’en donne à cœur joie avec ses fantasmagories.

Cette composition en gros plan, peuplée d’êtres démoniaques, est suprêmement réelle.

Ces visages ont des significations symboliques précises.
De ces expressions figées fusent des sentiments.
Les masques grotesques expriment la colère, la gourmandise, l’envie de posséder, les ressentiments, les rancunes, le mépris.
Ces images le regardeur en a l’expérience, elles s’incrustent dans son imaginaire. Bosch remue les profondeurs de notre inconscient.
Carl Jung qualifie J. Bosch de pionnier « explorateur de l’inconscient ».

Le tableau montre des hommes corrompus, des hommes avec une vie de péchés, cupides, entassés dans une proximité maléfique. Les visages grotesques et effrayants représentent le mal et remettent en cause la capacité du Christ à racheter l’humanité. Leur laideur est le portrait de leur âme défigurée.

Bosch peint une critique acerbe des péchés humains.

Le tableau ne porte aucun espoir de rédemption pour l’humanité.
Inspiré de la Bible, il affiche les vices et les bassesses des hommes.

Pour Bosch, le monde est le domaine du diable.

Le tableau insiste sur la souffrance et l’humiliation et non sur le salut.

Si les visages à première vue semblent comiques, en fait ce sont des manifestations du mal qui rôde dès la naissance du Christ, tourmente les saints et sévit en enfer.

La vision du monde de Bosch trouve sa source dans les notions de péché et de faiblesse humaine.

 

Conclusion

L’œuvre de Bosch lointaine et inaccessible, est comme un île dans le courant de la tradition de la peinture des anciens Pays-Bas.

Jérôme Bosch est le surréaliste de la Renaissance en Europe du Nord.

Sa technique est unique, comme l’est le fonctionnement de sa pensée.
Les rapports supposés qu’on chercherait entre ses peintures et celles du maître de Flémalle, de Jan van Eyck, de Rogier van de Weyden et de Dierick Bouts sont imaginaires.

La littérature religieuse édifiante et terrifiante a dû jouer un rôle dans la vie intellectuelle de Bosch, au même titre que la légende rabbinique, le fond inépuisable du folklore, les dictons et proverbes ainsi que la théologie catholique.

Bosch serait un moraliste fanatique, obsédé par les vices qu’il combat, hanté par des visions de perversions et de tortures inouïes.

Malgré cette étrangeté, les contemporains de Bosch étaient touchés par son œuvre, de sorte qu’il fut un maître très recherché de son vivant, avec des commandes de l’étranger, et son succès se prolongea après sa mort. D’illustres collectionneurs achetèrent ses tableaux, tels le cardinal vénitien Grimani et Philippe II, roi d’Espagne.

Erwin Panofsky : « Malgré les recherches ingénieuses, érudites…qui ont été consacrées au décryptage de Jérôme Bosch …le secret véritable de ses cauchemars et visions magnifiques reste à découvrir ».

Bosch est l’un des artistes les plus énigmatiques de l’histoire de l’art.