Guess Art
Le regard sur la trace de la lumière suit le désir du peintre, jusqu’à l’âme du tableau
Chaque semaine je propose un tableau :
Les quatre premiers jours de la semaine je poste des détails du tableau, le vendredi le tableau et le samedi un commentaire sur le tableau.
Le dimanche je poste un ou plusieurs tableaux en rapport avec le tableau de la semaine.
Le concept : trouver le tableau le plus tôt possible dans la semaine.
Si vous trouvez le tableau dès le lundi, vous êtes très fort.
Bravo !
Pour ceux qui cherchent, je donne un indice, en milieu de semaine, sur mes comptes Instagram et Facebook qui portent le même nom que le blog : lumieresdesetoiles
Attention : au pluriel et sans accent...
Bon voyage dans les lumières des étoiles !
Each week there will be a painting that is revealed detail-by-detail :
The first four days of the week, I'll be posting fine details of the painting which will ultimately be revealed on Friday;
On Saturday, I'll be posting a commentary on the work of the week.
Finally, on Sunday, I'll be posting a couple of related works to frame the context, history, or style of the painting of the week.
The challenge: to identify the painting in the shortest time possible.
If you've met the challenge by Monday, you are indeed quite the connoisseur!
Bravo !
For those interested in the challenge, I give an additional hit in the middle of the week on my Facebook and Instagram accounts, which go by the same name as the blog: lumieresdesetoiles.
Un bar aux Folies Bergères -Manet 3
Édouard Manet (1832-1883)
Un bar aux Folies Bergères
1881-82
Huile sur toile
Dim. 96 X 130 cm
Conservé à l’Institut Courtauld à Londres
La scène n’a pas été peinte au bar des Folies Bergères. Elle a été entièrement recréée en atelier. C’est un tableau de fin de vie, Manet en raison de l’aggravation de son état de santé dut interrompre les séances. Il utilisait les pauses pour réfléchir à la composition de son tableau.
Description
La jeune-femme servant de modèle, Suzon, est une employée du célèbre cabaret.Elle est représentée derrière le comptoir d’un des bars situés au second étage. Son regard dans le vide semble tourné vers l’homme qui est devant elle et dont nous voyons le reflet dans le miroir.
Le miroir au cadre doré accroché au mur, dans le dos de la serveuse, renvoie le spectacle de femmes élégantes et d’hommes en chapeau haut de forme.
On reconnait à l’arrière-plan et noyée dans les vapeurs du tabac, la galerie du premier étage, avec ses loges en demi-cercle.
Tous les spectateurs semblent ignorer le numéro de trapéziste dont on aperçoit seulement, coupé par le cadre du tableau, les bas roses et les chaussures vertes, en haut à gauche du tableau.
Accoudée au balcon, une femme vêtue de blanc et gantée de jaune a le visage tourné vers un galant en chapeau haut de forme tandis que sa voisine observe la foule avec ses jumelles.
Composition
Le tableau se découpe en trois plans :
- Premier plan, le bar
- Au centre, la serveuse
- Arrière- plan, les reflets du balcon des Folies Bergères et celui de la serveuse avec un client lui faisant face à droite du tableau.
Le tableau s’articule autour de deux axes :
- Les horizontales du bar et du balcon
- Une verticale représentée par la serveuse
C’est une composition pyramidale avec un sujet central : la serveuse. Le centre géométrique du tableau se situe exactement entre les seins de la jeune-femme où est accroché un bouquet de fleurs. Les nombreux éléments posés sur le marbre du bar qu’il s’agisse des bouteilles d’alcool, des fleurs ou des fruits, forment un triangle ayant pour sommet les fleurs ornant le casaquin de la serveuse.
L’atmosphère enfumée est rendue par les couleurs atténuées. Préférant les oppositions brutales à l’équilibre des teintes, Manet crée un contraste fort entre les masses sombres et la pâleur nacrée des carnations.
Sa touche délicate et suave est soucieuse du réel, sa couleur noire est très travaillée.
Le décor du bar au premier plan compose une nature morte.
Sur le plateau en marbre du comptoir sont disposées des bouteilles de champagne, de vin rosé, de menthe et de » bière anglaise.
Une coupe de fruits est remplie de mandarines brillantes qui donnent une chaleur vive à la partie inférieure du tableau.
Les roses présentées dans un verre à pied se découpent sur le velours bleu-noir du casaquin de la serveuse. Les fleurs dans le verre répondent aux fleurs plantées dans son corsage.
Dans le dos de Suzon, le miroir reflète la salle du cabaret sous les grands lustres électriques évoqués par Maupassant dans Bel Ami (1885) : « cette brume légère montait toujours, s’accumulant au plafond et formait sous les larges dômes, autour du lustre, au-dessus de la galerie du premier, chargée de spectateurs, un ciel ennuagé de fumée ».
Analyse
Il s’agit de la dernière œuvre majeure de Manet réalisée avant sa mort.
Œuvre de la maturité, la fascination qu’exercera ce tableau tient à ce rapport complexe entre l’intériorité et l’extériorité.
Isolée au centre d’une animation élégante et de lumières étincelantes, le regard absent, la jeune serveuse semble indifférente à ce tourbillon de plaisir.
Face au client à moustache, elle attend la commande. Son regard comme la barrière du bar est une parade, une protection. Le client est devant elle et pourtant il n’existe pas, seul son reflet dans le miroir nous signale sa présence.
Le spectateur est de face et, comme le client, il n’existe pas.
Le spectateur réagit au décolleté profond qui met en valeur la gorge de Suzon.
Ce bouquet planté dans son corsage est peint pour attirer les yeux.
C’est le reflet de Suzon qui a retenu l’attention des critiques.
En effet ce reflet ne renvoie pas une image exacte de la scène, tant en ce qui concerne la posture de la jeune-femme que la présence de l’homme en face d’elle. Il est si rapproché qu’il devrait cacher le bar aux yeux du spectateur. Cette anomalie est-elle la volonté du peintre ?
Elle apparait comme une incompréhension.
Concernant la position du client à moustaches et haut de forme, il y a deux choix:
–Soit il se tient devant la serveuse et le spectateur devrait être placé suffisamment à droite du bar pour que le reflet soit crédible.
–Soit-il ne se tient pas devant la serveuse, alors c’est le spectateur qui est devant-elle usurpant la place du client.
Le spectateur-client devrait être caché par la serveuse, il devrait se situer plus loin que le reflet ne l’indique.
Ce reflet n’est donc pas crédible.
Autre détail, la serveuse se tient droite, tandis que dans le reflet elle est légèrement penchée.
Les trois positions, du client, du spectateur et du peintre sont incertaines.
Par cet effet de miroir irréaliste, Manet place le spectateur dans une relation ambivalente avec la serveuse.
L’intention de Manet est plus poétique que réaliste.
En même temps, Manet montre une réalité sociale, celle des personnes humbles. La bière à bas prix et le champagne se cotoient exprimant le caractère social du cabaret. Par cet aspect, le peintre se relie avec le naturalisme de Zola.
Le sujet du tableau célèbre le XIXe siècle, lié au Paris nocturne, celui des café-concert et des théâtres qui attirent les peintres d’avant-garde, Degas puis Toulouse-Lautrec et les Nabis.
Lieu de convivialité sociale et temple des plaisirs, le cabaret était pour les artistes le prétexte à peindre des scènes galantes ou des personnages confrontés à la solitude de l’alcool comme en témoignent les héroïnes mélancoliques de L’absinthe de Degas (1876)
Conclusion
En peignant se bar, Manet donne un témoignage artistique et historique, fidèle et poétique de son époque.
Dans Le peintre de la vie moderne(1863) Baudelaire exaltait déjà « la représentation de la vie bourgeoise et les spectacles de la mode » dans laquelle il voyait une beauté nouvelle. Selon lui l’artiste moderne devait être en phase avec son époque, siècle des courtisanes et des dandys, et se mêler à la foule des noctambules.
« Il existe à Paris un endroit bizarre, exquis, fort peu orthodoxe, moitié café, moitié théâtre, parisien au possible, fort recherché par les provinciaux et les étrangers… » Zola (1882)
Dans Bel Ami de Maupassant, le tableau de Manet qui met en abîme la question du regard, du voir, et du caché est en quelque sorte rejoué dans la description du personnage de Madeleine Forestier que décrit Duroy dans le roman.
Par son jeu de miroir Un bar aux Folies Bergères de Manet est une énigme moderne, mal comprise par les critiques du XIXe, mais défendue par les amis de Manet comme Zola.
Le Tableau -Manet 3 Un bar aux Folies Bergères -1881-82
centre géométrique ! Manet 3
Jeu de miroir -Manet 3
au balcon -Manet 3
au comptoir -Manet 3
Jeanne- Antoinette Lenormant d’Étiolles, marquise de Pompadour -Q. de La Tour
Maurice Quentin de La Tour (1704-1788)
Jeanne-Antoinette Lenormant d’Étiolles, marquise de Pompadour (1721-1764)
1752 à 1755
Dim. 175 x 128 cm
Pastel et rehauts de gouache sur un assemblage de huit feuilles de papier bleu collées à joints couvrants sur lequel ont été collées deux autres feuilles aux contours irréguliers et amincis pour le visage et la main droite.
Conservé au Louvre
Cartel du Louvre
Le plus célèbre pastel de La Tour est entré dans les collections du Louvre en 1803. Il était à l’origine légèrement plus grand et compta parmi les œuvres les plus ambitieuses du maître. Peint entre 1752 et 1755, année de sa présentation au Salon, il fit l’objet d’un soin tout particulier de la part de l’artiste qui peignit le visage certainement en présence du modèle sur une pièce de papier qui fut intégrée dans la composition avant qu’elle ne soit chargée en couleurs.
La marquise de Pompadour
Jeanne-Antoinette Poisson (1721-1764) reçoit une éducation artistique. Très tôt elle se distingue par un esprit fin et intelligent et, elle est jolie. Elle épouse Charles-Guillaume Le Normant d’Etiolles. Le roi vient fréquemment chasser dans la forêt de Sénart où se trouve le domaine d’Etiolles. Remarquée par le roi, Jeanne-Antoinette rompt son mariage, est anoblie et devient la maîtresse du Roi en titre en 1745. Le souverain lui accorde le titre de marquise de Pompadour et une importante rente qui lui permettra d’acquérir plusieurs châteaux dont le Palais de l’Élysée.
Quand madame de Pompadour s’adresse à De La Tour, il est déjà un peintre renommé. Elle lui demande un portrait où elle paraitrait aux yeux de la postérité en protectrice des Arts et des Lettres.
Description
Une jeune-femme est représentée dans un cabinet. Elle se tient droite au centre du tableau. Elle est assise dans un fauteuil à dos plat comme sur un trône. Elle est vêtue d’une magnifique robe à la française qui se déploie en un élégant drapé laissant voir deux petits souliers raffinés. Elle ne porte pas de bijoux. Elle est entourée d’objets d’art et de livres : une guitare est posée sur fauteuil placé derrière le sien, un carton à dessin se tient droit à ses pieds fermé par des lacets. Le modèle tient une partition de musique dans ses mains, son coude gauche repose sur la console où sont alignés des livres (dont on peut lire les titres) et un globe terrestre. La jeune-femme a le visage détourné vers la droite, comme surprise dans sa lecture.
Son visage au teint clair illumine de son élégance toute la composition
Au- dessus des livres, accroché sur le mur du fond, un grand miroir au cadre doré.
Composition
C’est un pastel de grande dimension. Il témoigne de l’habileté de Quentin De La Tour
Commandé en 1748, le portrait est achevé en 1755.
Seul le visage a été saisi au pastel d’après nature sous forme de trois esquisses préparatoires. Le reste de la toile est une composition en atelier.
C’est une composition fluide où l’espace est organisé.
C’est une composition équilibrée avec un motif central et pyramidal.
L’axe de la pyramide passe par l’œil gauche et son socle est le tapis en trompe-l’œil au premier plan. L’axe médian passe également par l’œil gauche du modèle et le pli central de son plastron.
Les motifs du tapis ainsi que la pochette à dessin sur la droite du tableau au premier plan donnent de la profondeur au pastel.
le tableau se lit de gauche à droite. Une courbe s’amorce à l’arrière-plan avec le pli de la tenture et suit la position du bras gauche du modèle.
Le regard glisse sur la partie droite du tableau, vers les livres.
À l’arrière-plan à droite du tableau, un grand miroir reflète un paysage imaginaire d’inspiration flamande et, donne de la profondeur à la scène.
De La Tour soigne les détails, les courbes des fauteuils et les plis de la tenture, la patine des motifs décoratifs de la table et la robe.
Le peintre a choisi une robe à la mode chez les aristocrates, dite à la française. Elle est constituée d’un plastron au décolleté carré garni de nœuds, d’une jupe large portée sur des paniers et, d’une traine.
De La Tour a travaillé l’effet du tissu de soie, ses plis, ses motifs tissés en relief.
Le peintre possède une grande maîtrise du pastel pour faire ressortir le feuillage doré, les rameaux bleus et les petites fleurs roses.
En alliant les nuances de bleu, d’ocre et d’or, il choisit des couleurs sobres qui témoignent de l’élégance recherchée pour cette œuvre.
Tandis que l’absence de bijou et la simplicité de la coiffure renforce le caractère intimiste de cette œuvre.
Les dorures des meubles, des livres et de la robe s’harmonisent avec le bleu profond du papier.
La source de lumière met en valeur les éléments plus clairs de la composition, le visage du modèle, sa robe et le piètement de la table.
Analyse
Le choix des livres de la marquise est un véritable manifeste.
Il montre l’ouverture d’esprit de madame de Pompadour et son attention à l’évolution politique.
Avec une part de provocation dans le choix des titres représentés :
Pastor Fido (Le berger fidèle), tragi-comédie de Giovanni Battista Guarini (1538-1612),
La Henriade, poème de Voltaire (1694-1778) à la gloire d’Henri IV et de la tolérance,
De l’esprit des lois, essai de philosophie politique de Montesquieu (1689-1755) et
le tome IV de L’Encyclopédie de Diderot (1713-1784) et D’Alembert (1717-1783), ouvrage interdit de publication en 1752.
La marquise, ancienne maîtresse du roi, se présente en alliée des philosophes des Lumières.
Elle veut léguer une image d’elle-même plus proche de ce qu’elle était devenue à l’âge de réalisation du portrait, même si ses choix déplaisent à Louis XV qui reste son ami.
Au début de l’année 1756 elle a été nommée dame surnuméraire du Palais de la Reine. Elle joue un rôle de renversement des alliances et le rapprochement diplomatique avec l’Autriche.
Ce portrait de la marquise réalisé à un moment décisif de sa vie, témoigne de son ascension sociale.
Le peintre propose de son modèle une image de raffinement et de culture. Il montre sa connivence avec l’élite intellectuelle de son siècle qui la distingue des courtisanes ordinaires. C’est le portrait d’une jeune-femme qui a reçu une éducation soignée et s’intéresse à la vie culturelle.
Auprès du Roi elle défend les philosophes Voltaire puis Diderot et d’Alembert dont les premiers volumes de l’Encyclopédie avaient été interdits.
Madame de Pompadour n’a pas demandé à De la Tour un portrait officiel représentant le prestige, le pouvoir et la richesse.
Elle a voulu donner une image de personne cultivée, dans son cadre domestique sans bijoux mais, entourée d’objets parlant de ses centres d’intérêts. Outre le théâtre et la philosophie, avec le carton à dessin posé à ses pieds la marquise montre qu’elle s’intéresse à la peinture. Avec la partition de musique qu’elle tient dans ses mains et la guitare posée sur le fauteuil elle montre son intérêt pour la musique.
Conclusion
La femme cultivée et sensible à l’esprit ouvert, remplace l’épouse obéissante et pieuse emblématique du portrait féminin jusqu’au XVIIIe.
Ce portrait marque une étape.
Dans le courant du XVIIIe, François Boucher avait déporté le portrait féminin vers la légèreté. Quentin De La Tour avec la complicité de son modèle donne de la femme une image novatrice en alliant beauté et intelligence.
Léonard de Vinci disait qu’un peintre devait représenter le visible et l’invisible. Le portrait de De la tour répond à ce précepte. Il représente ici la femme d’esprit, érudite, mécène, fervente protectrice des arts, artiste et conseillère du roi.
De La Tour : « Ils croient que je ne saisis que les traits de leur visage, mais je descends au fond d’eux-mêmes à leur insu et le remporte tout entier ».
De La Tour nous livre une image réussie affirmant publiquement la puissance du modèle à travers son ascension par la conquête du cœur du roi, jusqu’à son presque règne comme marquise de Pompadour
Il s’agit de nuancer la conception évolutionniste du XVIIIe siècle qui oppose l’époque de Boucher à celle d’un David ou d’un Vien en affirmant que la première moitié du XVIIIe siècle était celle des mœurs et d’un art libertin tandis, que la seconde moitié, préconisait davantage la rigueur et la morale.
Ce portrait témoigne de cette réalité, la marquise de Pompadour est représentée comme un ardent défenseur du projet encyclopédique, contre la censure alors même qu’il s’agissait d’un projet qui consacrait de nouveaux idéaux et de manière plus générale la philosophie des Lumières. Madame de Pompadour, destinatrice du château de Bellevue se fait représenter ici dans un intérieur rocaille dans lequel, elle est parallèlement figurée comme défenseur du projet encyclopédique.
Ce portrait spectaculaire par ses dimensions et par la virtuosité technique avec laquelle il a été réalisé, est un chef-d’œuvre. Acquis par le Louvre depuis 1838, cette œuvre est la seule sur papier à être constamment exposée au département des arts graphiques, bien que l’œuvre soit très fragile et notamment la poudre de pastel qui ne lui autorise aucun mouvement et aucune vibration.






