Vue de Pirna, prise du château de Sonnenstein – 1754-1756 – Bernardo Bellotto

Bernardo Bellotto (1721-1780)

Vue de Pirna, prise du château de Sonnenstein 

1754-1756

Huile sur toile
Dim 200 x 330 cm 

Conservé à la Germäldegalerie à Berlin, Allemagne.

 

 

Le peintre 

Bernardo Bellotto est un peintre et graveur du XVIIIe se rattachant à l’école vénitienne.
Il est le fils de la sœur ainée de Canaletto. Formé par son oncle Canaletto à la peinture de paysages urbains, il intègre à 17 ans en 1738 la corporation des peintres de Venise.
Il travaille dans cette ville entre 1738 et 1742.
Entre 1740 et 1747 il effectue plusieurs voyages dans différentes villes italiennes.
En 1742-1743 il se rend à Florence, Lucques et Rome.
Puis en 1744 il visite Turin, Milan et Vérone.
Il entame de nombreux voyages dans les grandes villes européennes, Dresde, Vienne, Varsovie qu’il représente dans des toiles grandioses. Son œuvre montre une grande maîtrise de la représentation des détails architecturaux.
Il est invité en Autriche par l’impératrice Marie-Thérèse, puis en Pologne par le roi Stanislas Poniatowski.
Après la seconde Guerre mondiale, Varsovie sera reconstruite d’après les toiles qu’il a réalisées.

 

 

Le tableau 

Bernardo Bellotto réalise des paysages urbains aux architectures très détaillées, comme cette vue de la ville de Pirna, près de Dresde.

Ce tableau est une vedute montrant la petite ville saxonne de Pirna et le château de Sonnenstein, réalisée dans les années 1750 dans le cadre d’une série de vues commandées à l’artiste par la cour de Dresde.

Bellotto est appelé en 1747 à la cour de Dresde où l’électeur de Saxe et roi de Pologne, Auguste III, lui commande de grandes vedute de la résidence et des environs, dont la petite ville de Pirna sur l’Elbe. 

Pour Auguste III il exécute une série d’au moins onze vues de Pirna et des forteresses voisines de Sonnenstein, remarquables par leur précision topographique et leur ampleur panoramique.

 

 

Composition 

C’est une vaste vue panoramique de Pirna, observée depuis le promontoire du château de Sonnenstein qui domine la vallée de l’Elbe.

La ville s’étend au pied du château, avec ses toits serrés, ses clochers et ses remparts, tandis que le regard se prolonge vers le fleuve et les collines bleutées à l’horizon, dans une profondeur de champ impressionnante.

Bellotto choisit un point de vue élevé qui lui permet de conjuguer, dans un coup d’œil, l’architecture défensive du château, le tissu urbain de Pirna et l’ouverture du paysage fluvial.
La composition équilibre habilement l’environnement bâti et les éléments naturels, capturant la coexistence harmonieuse de la ville et du paysage.

Le château par sa position dominante « encadre » la ville.
La perspective est construite  de façon à mettre en valeur la forteresse et l’enchainement du regard vers l’horizon.
Le tableau est construit selon une perspective rigoureuse et très calculée, typique de Bellotto, où les lignes des remparts, des rues et des toits conduisent l’œil vers un lointain à la fois clair et détaillé.

La forteresse de Sonnenstein joue un rôle de cadre, les volumes architecturaux du château  et de son éperon rocheux ouvrent une fenêtre sur la ville  et la vallée.

Cette structure spatiale articule trois plans :
Un premier plan marqué par la présence des personnages,  un plan médian occupée par la ville, le ruban de l’Elbe sur la droite et le château sur la gauche, et un arrière-plan de coteaux et de montagnes qui ferment la vue.

La diagonale de l’Elbe guide le regard du premier plan animé vers la ville puis vers le lointain.

Bellotto utilise un dessin très rigoureux avec un ligne d’horizon soigneusement fixée et un système de perspectives, calculé à l’aide d’instruments (compas, règle) ce qui garantit la justesse des volumes architecturaux.
Les masses bâties et les vides (ciel, eau ) sont équilibrés de sorte que la ville paraît à la fois imposante et parfaitement lisible.

La lumière typiquement nord-européenne est claire mais légèrement voilée ; elle permet de moduler les façades par de subtils passages ombre/lumière plutôt  que par des contrastes violents.

Le ciel occupe une place importante de la toile avec des nuages qui dynamisent la parie supérieure  et accentuent la sensation de profondeur.

La palette reste dominée par des tons terreux, des bruns, des gris bleutés et des verts rompus, qui renforcent le réalisme atmosphérique et ancrent la scène dans une journée ordinaire plutôt que dans un moment spectaculaire.

La transition entre ses plans est adoucie par un léger voile atmosphérique.
Ce vaste ciel et les reflets très réalistes dans l’Elbe, enveloppent les bâtiments et leur donnent une présence presque tangible, loin d’une vue sèchement cartographique.

 

 

Analyse 

Parmi les artistes actifs à la cour de Dresde, il y avait l’italien Bernardo Bellotto, neveu et élève de Canaletto.
Sous le mécénat de Frédéric- Auguste II, électeur de Saxe et roi de Pologne (sous le nom d’Auguste III) Bellotto réalisa une série de vues magistrales de Dresde et de la campagne environnante.

Le tableau :

L’activité au premier plan donne à la composition une échelle humaine, inhabituelle chez l’artiste, qui est surtout connu pour ses vues panoramiques.
On retrouve aussi des éléments plus caractéristiques de son style, comme le paysage naturaliste et le ciel nuageux, traités avec une palette froide qui évoque avec précision le climat nord-européen.

Cette manière de partir d’un haut lieu symbolique pour déployer ensuite la vue s’inscrit pleinement dans la tradition de la vedute de prestige, qui célèbre à la fois la puissance du commanditaire et l’ordonnance harmonieuse du territoire.

Bellotto anime la scène de nombreux petits personnages.
Ces figures ne sont pas de simples accessoires, elles indiquent les usages du fleuve et situent la vue dans un temps vécu.
Elles servent aussi à échelonner l’espace et à donner des repères d’échelle rendant la monumentalité de Dresde plus sensible.

Cette toile a une valeur documentaire majeure , car elle fixe l’aspect de la ville du XVIIIe en grande partie détruite lors des bombardements de la Seconde Guerre mondiale.

Par la précision topographique, la maîtrise de la perspective et le climat lumineux, le tableau dépasse cependant le simple relevé  : il propose une vision ordonnée et harmonieuse de la ville, où architecture, nature et vie quotidienne composent un véritable portrait urbain idéalisé.

Les façades rythmées par pilastres, baies régulières et balustrades sont montrées en longues perspectives ce qui fait ressentir le dynamisme et la monumentalité de l’urbanisme baroque d’Auguste III.

La peinture de la lumière de Bellotto est fondamentale, il montre comment elle glisse sur la pierre, fait vibrer les stucs clairs, différencie les plans et creuse les espaces.

Les monuments baroques forment une sorte de frise continue au-dessus du fleuve transformant la ville en décor solennel.

En intégrant la vie quotidienne, devant les architectures, Bellotto montre une Dresde baroque à la fois triomphante et habitée, et ses tableaux sont devenus un document majeur pour la reconstruction des bâtiments détruits en 1945.

Bellotto transpose à Dresde l’héritage de Canaletto, tout en le durcissant et en le rendant plus analytique.

Bellotto utilise la perspective rigoureuse  et la camera obscura qui vient précisément de la pratique de Canaletto et que Bellotto applique aux vues de Dresde.
Les constructions en large panoramas où les façades s’alignent en frise architecturales sont typiques  des vues de Venise de Canaletto.
Bellotto les transpose aux quais d’Elbe.

Les ciels clairs et le « Canaletto-bleu », l’ architecture très nette, les contours bien découpés et l’abondance de petits personnages rappellent les vues vénitiennes de Canaletto.

Le style de Bellotto s’affirme à partir de 1744.
L’exactitude de la représentation le préoccupe d’une manière qui était étrangère à son oncle Canaletto. Il recherche la véracité de la scène par une étude minutieuse des détails, même lointains.
Bellotto ambitionne de placer simultanément dans un paysage unique un vaste panorama et des éléments multiples d’animation qui doivent être parfaitement visibles en se rapprochant de la toile.

À Dresde Bellotto accentue les contrastes, refroidit la gamme colorée et introduit une atmosphère plus sévère, presque nordique, là où son oncle reste plus lumineux et « théâtral ».

 

 

Conclusion 

Ce tableau de Bellotto transcende la simple représentation documentaire pour symboliser la résilience face à la destruction de la guerre de Silésie. 

Il illustre le passage du chaos des décombres -marqué par l’effondrement des édifices et la perte d’un âge d’or saxon – à l’espoir de reconstruction sous l’impulsion du prince -électeur Xavier, qui y voit un manifeste artistique et politique pour un renouveau classique.

Ainsi Bellotto maître des vedute précises, capture non seulement la topographie meurtrie mais aussi l’esprit d’une nation renaissante, faisant de ces œuvres un témoignage engagé sur le traumatisme et la renaissance