Benjamin West (1738-1820)
Mort du général Wolfe
1770
Huile sut toile
Dim 152,6 x 214,5 cm
Conservé à la National Gallery du Canada
Acheté grâce au généreux appui des Membres du Musée des beaux-arts du Canada et d’un donateur anonyme.
Le peintre
Benjamin West est américain.
Cependant son œuvre est entièrement étrangère au développement de l’art américain. Son œuvre occupe une position centrale et joue un rôle décisif dans l’histoire de la peinture européenne à la fin du XVIIIe.
Benjamin West se rend en Italie de 1760 à 1763, il séjourne dans les principaux centres d’art et surtout à Rome, où il s’initie au néo-classicisme international, celui de Raphaël particulièrement, dans le domaine du portrait comme dans celui de la peinture d’histoire.
À partir de 1763, il s’installe à Londres. Il adopte les formats plus réduits de Poussin. Il entre à la Royal Academy dès sa fondation et prend ses distances à l’égard des idées de Reynolds. Il emprunte à Michel-Ange, à Salvador Rosa.
Sa contribution la plus originale et la plus réussie est le tableau : Mort du général Wolfe, exposée en 1771 à la Royal Academy. L’œuvre fit scandale parce qu’elle représentait un événement contemporain dans un style qui était celui de la peinture d’histoire avec, les costumes du temps au lieu des draperies intemporelles prescrites par Reynolds et la tradition académique.
Le tableau
Ce tableau montre les derniers instants du général britannique James Wolfe pendant la bataille de Québec (1759) au cours de la guerre de Sept ans.
Il est mortellement blessé lors de la bataille des plaines d’Abraham, épisode décisif de la guerre de Sept ans en Amérique du Nord.
C’est une toile de style néoclassique.
En 1771, Benjamin West réalisa une autre peinture presque identique de la même scène à l’intention du roi George III.
La mort du général Wolfe est encore dans les esprits lorsque West réalise cette toile qui fera sa réputation.
Composition
L’œuvre adopte un grand format horizontal et une composition profondément structurée par le triangle : le corps allongé de Wolfe, les officiers penchés vers lui et le drapeau dressé forment un ensemble triangulaire, lui-même inscrit dans un triangle plus vaste englobant tout le groupe principal.
Le général légèrement décentré à droite, est soutenu par un officier à genoux comme un Christ de Déposition, tandis que les autres figures, toutes inclinées, convergent visuellement vers son visage et la pointe du drapeau britannique, qui se dresse au-dessus de lui comme une croix profane.
À gauche, un soldat en habit vert indique l’arrière-plan où l’on distingue un militaire accourant avec un drapeau blanc : ce geste raconte la capitulation française et articule le passage du premier plan pathétique au récit militaire.
La scène se déploie sur trois plans :
Sur un fond de bataille, dont on aperçoit les protagonistes dans la fumée des canons à gauche, et des navires, à droite sur l’horizon,
Au premier plan, le groupe resserré autour du héros
Au second plan et à l’arrière-plan, la bataille se dissout dans la fumée des canons et des silhouettes miniaturisées, jusqu’aux navires sur le Saint Laurent à droite, qui rappellent le débarquement nocturne des troupes britanniques.
Benjamin West traite cette profondeur comme un bas-relief : figures plus petites, contours adoucis, couleurs atténuées, ce qui fait ressortir le premier plan aux tons vifs at aux détails minutieux des uniformes et costumes autochtones.
Deux source lumineuses structurent le tableau : une lumière narrative venant de la gauche éclaire le visage de Wolfe et baigne le groupe principal , tandis qu’une lumière dramatique sculpte un ciel chargé de nuages sombres, où une trouée laisse apparaître, au loin, le clocher d’une église.
Pour dépeindre la mort du général Wolfe à la bataille des plaines d’Abraham en 1759, Benjamin West a groupé les figures autour du général blessé comme dans une Déploration du Christ.
Le général est entouré de ses compagnons d’armes et des personnages représentatifs : des soldats, un colon en vert et un guerrier autochtone.
Les poses, gestes et expressions, allant de la réserve aux larmes, sont éloquents.
Analyse
Si le néoclassicisme anglais fit preuve d’une uniformité remarquable sous l’hégémonie de Reynolds, les choses changèrent avec l’arrivée de l’Américain Benjamin West.
Benjamin West souhaitait moderniser la peinture d’histoire britannique, notamment grâce à sa toile intitulée Mort du général Wolfe dans laquelle figure un héros vêtu d’habits contemporains bien loin du nu ou du drapé typiquement classique.
Cette toile fut le point de départ d’une nouvelle esthétique néoclassique et de nombreux événements héroïques furent représentés de cette manière.
Le but de West n’est pas tant de persuader le regardeur de la vérité du tableau que de la noblesse du sacrifice de Wolfe.
Dans ce tableau presque tout est historiquement faux.
À partir de 1759, les historiens se sont penchés sur la question de savoir quelles étaient les personnes qui se trouvaient réellement auprès de Wolfe pendant ses derniers moments, et tous s’accordent à dire que quatre ou cinq personnes étaient présentes.
Dans le groupe qu’a représenté West il y en a treize et parmi celles que l’on peut identifier avec certitude, il n’y en a qu’une qui semble vraiment avoir été là.
Les raisons qui ont poussé Benjamin West à choisir ce groupe particulier de gens ne furent pas motivées par un souci d’exactitude historique, mais plutôt par l’idée d’un prix élevé de la part des personnages représentés.
On avance diverses hypothèses quant aux raisons plausibles de la célébrité de ce tableau. Il concorde avec un esprit romantique populaire en Angleterre et a fait partie de l’histoire de Wolfe depuis, un peu comme un document contemporain.
Par un phénomène parallèle et connexe, ce tableau tout à fait insignifiant d’un point de vue historique, devint « probablement le plus célèbre de tous les tableaux historiques ».
James Wolfe périt au combat en 1759 après avoir réussi à prendre le Québec aux français.
Cette œuvre célèbre donc un tournant dans l’histoire de l’Amérique du Nord.
Benjamin West a choisi de représenter le général dans la même position que le Christ descendu de la Croix.
Certains personnages n’étaient en réalité pas présents au moment de la mort du militaire, le plus flagrant est l’indien d’Amérique du Nord, puisque évidemment, aucun membre de ce peuple ne servait dans l’armée britannique.
Benjamin West rompt avec la tradition qui réservait la grande peinture d’histoire aux sujets antiques ou bibliques et ose représenter un événement presque contemporain, survenu une quinzaine d’années au paravant.
Plus encore, il renonce à l’armure « à l’antique » et peint les protagonistes en uniformes modernes, ce qui fit scandale auprès des tenants de la tradition mais enthousiasma le public.
La posture de Wolfe allongé, la tête soutenue, entouré de proches éplorés, cite directement les iconographies de la Pietà, de la Déploration ou de la Mise au tombeau du Christ.
L’indien accroupi observe la scène comme une figure méditative, presque allégorique, qui renvoie à l’idée d’un témoin universel.
Cette transposition d’un schéma chrétien à un héros laïque donne à la mort de Wolfe une dimension quasi sacrée : le général devient un martyr de l’Empire, son agonie se charge de valeur rédemptrice pour la nation.
La drapeau britannique en berne, dressé au-dessus du corps, fait office de croix moderne, synthétisant sacrifice individuel et triomphe national.
L’assemblage des officiers, la présence de l’amérindien, la disposition théâtrale des personnages, relèvent de la pure invention : les historiens ont souligné le caractère hautement invraisemblable de cette scène, qui ne correspond pas au déroulement réel de la mort de Wolfe.
Benjamin West revendique. Implicitement une vérité « morale » et épique plutôt qu’une exactitude factuelle : en condensant en une image le débarquement des troupes, l’assaut, la capitulation et la mort du général, il compose une fresque synthétique de la naissance de la puissance impériale britannique.
En flattant l’orgueil national, en offrant un récit visuel clair, lisible et émouvant, le tableau devient un puissant cadre de mémoire collective et l’un des plus célèbres modèles du grand genre historique à la fin du XVIIIe
Benjamin West s’inscrit dans le néoclassicisme anglais par la précision du dessin, la netteté des contours, l’ordonnance claire de la composition et la moralisation du sujet, mais il en bouleverse les codes en actualisant radicalement la peinture d’histoire.
En combinant modèles classiques (triangles, bas-reliefs, iconographie chrétienne) et costumes contemporains, il ouvre la voie d’une nouvelle peinture héroïque moderne qui influencera durablement la manière de représenter les évènements politiques et militaires.
L’œuvre largement reproduite et commentée dès la fin du XVIIIe, demeure aujourd’hui l’un des archétypes de la scène historique « fondatrice » où l’art ne se contente pas d’illustrer l’histoire mais contribue à la fabriquer.
La pose « Christique » de Wolfe dérive directement des grands modèles de la Déploration et de la Mise au tombeau, que West avait étudié en Italie, et transpose leur rhétorique sacrée au service d’un héros politique moderne.
La composition triangulaire, avec le corps allongé au centre et les figures penchées autour, reprend la structure des Lamentations et Dépositions du Christ, explicitement signalée par la critique comme telle.
Le personnage qui soutient la tête et le buste de Wolfe joue le rôle de la Vierge ou de la figure principale du groupe, tandis que les officiers en demi-cercle rejouent le cortège des proches éplorés.
Les bras de Wolfe s’ouvrent latéralement, dessinant une forme de croix qui évoque à la fois la crucifixion et les Christ allongés de la Déploration, telle que la critique anglophone l’a souligné.
Le corps nu du Christ, habituellement mis en valeur par la lumière et la carnation, est ici remplacé par l’uniforme rouge de Wolfe, mais le traitement de la lumière (visage, et torse baignés, tout le reste s’assombrissant autour) répond à la logique d’un corps sacrifié en exergue.
Les innombrables images de Christ mort vues par Benjamin West en Italie servent de matrice : L’association visuelle Wolfe/Christ est délibérée, destinée à
« déifier » le général comme martyr de la cause britannique.
Le dispositif narratif reprend le schéma théologique : si le Christ meurt pour le salut de l’humanité, Wolfe meurt pour le « salut » politique de l’Empire en Amérique du Nord.
La pose christique transforme la mort d’un officier en sacrifice rédempteur pour la nation.
Aujourd’hui l’influence religieuse passe pas des réseaux transnationaux, des médias religieux et le lobbying sur des sujets bioéthiques, éducatifs ou géopolitiques.
Elle est au cœur des débats sur la laïcité, la place des signes religieux, la radicalisation et la recomposition des identités collectives
Conclusion
Par terre en face de Wolfe, on voit son arme, sa boîte de cartouches et sa baïonnette. Wolfe est allé au combat armé comme ses hommes.
Les vêtements que Benjamin West a représentés dans cette scène ont été à l’époque controversés.
Pendant la réalisation du tableau, Sir Joshua Reynolds lui donna l’ordre d’habiller les personnages de façon classique et, quand l’œuvre fut finie, George III refusa de l’acheter parce que les vêtements compromettaient la dignité du sujet.
Par l’exactitude inhabituelle du rendu des vêtements et des armes d’époque, Benjamin West cherche à ancrer la scène dans la réalité pour toucher le regardeur.
Le général Wolfe fut le héros militaire britannique le plus célèbre du XVIIIe.
Sa victoire sur les Français à Quebec en 1759 entraîna l’unification du Canada et des colonies américaines sous la couronne britannique.
Ce tableau finit par surmonter toutes les objections et il aida à l’avénement d’une pratique plus exacte dans la peinture historique.