Pierre-Auguste Renoir (1841-1919)
La loge
1874
Huile sur toile
Dim 80 x 63,5 cm
Conservé à la Courtauld Gallery de Londres
Le peintre
Saisissant la vie dans ses instants de joie et de bonheur, Renoir devint l’un des plus grand artistes impressionnistes.
Son style évolua, passant de l’impressionnisme à une période dite « ingresque » dans les années 1880 sous l’influence des maîtres de la Renaissance, avant d’adopter une période « nacrée » la décennie suivante.
En 1862, Renoir parvint à entrer à l’école des Beaux-Arts de Paris. Il suivit l’enseignement de Charles Gleyre. Dans cet atelier il rencontra Claude Monet, Frédéric Bazille et Alfred Sisley.
En 1864 il quitta les Beaux-Arts. Avec ses amis du Café Guerbois Renoir s’intéressa à la lumière naturelle et partit peindre en plein air sur le motif dans la forêt de Fontainebleau.
Sa toile Portrait de William Sisley –1864 fut sa première œuvre acceptée au Salon.
L’art du portrait dans lequel il excellait lui permit d’assurer tout au long de sa carrière des rentrées financières.
Le tableau
Le tableau représente une femme élégante et un homme dans une loge de théâtre parisien.
Le théâtre et l’opéra sont vus comme des lieux où l’on vient autant pour être vu que pour admirer le spectacle.
Le frère du peintre Edmond Renoir est le modèle masculin et la femme est le modèle Henriette Henriot. C’est la première fois qu’elle apparait dans l’un de ses tableaux.
Cette scène a été reconstitué en atelier.
Présenté dans l’exposition impressionniste de 1874. En novembre de la même année la toile fut présentée au public londonien par Paul Durand-Ruel mais ne trouva pas preneur.
Cette œuvre fut acquise par Samuel Courtauld en 1925 pour un prix considérable.
Elle est depuis l’une des pièces majeures de sa collection.
Composition
La composition très serrée de Renoir, donne l’impression d’un instantané de la vie moderne. Cette composition est très peu conventionnelle.
Le point de vue adopté est fantaisiste car le regardeur se trouve comme de plain-pied avec la loge, pourtant en hauteur puisqu’il s’agit d’un balcon, le bord de la balustrade est visible au premier plan.
Renoir utilise des touches fluides et une dissolution des contours pour capter l’atmosphère éphémère de la scène.
Les touches de couleurs rapides et vigoureuses sont simplifiées à l’extrême.
Les couleurs sont juxtaposées ou superposées.
Renoir s’intéresse au rendu d’une impression d’ensemble.
Renoir est un très grand portraitiste, inscrit dans la tradition des peintres du XVIIIe français qu’il admirait. Tout dans le teint et le vêtement apparait évanescent et subtil, comme les roses que la jeune femme porte dans les cheveux et au corsage.
La femme assise attire tous les regards. Elle porte une robe à rayures noires et blanches très élégante, des bijoux de perles et tient des lorgnettes baissées.
Comme chez Rubens, la femme a des formes pleines, la peau nacrée et fraîche, et la chevelure vaporeuse et scintillante.
Son regard direct interpelle le regardeur avec une assurance troublante, tandis que son compagnon masculin, relégué dans l’ombre à l’arrière plan, scrute les autres loges avec ses jumelles de théâtre. Il regarde à travers ses jumelles vers le haut des gradins du public, ignorant la scène principale.
Les rayures audacieuses de la robe très à la mode de la femme sont un contrepoint flamboyant à la tenue du soir de l’homme, de couleur similaire.
Les rayures de la robe et les fleurs sur le corsage démontrent la virtuosité de Renoir, avec une touche à la fois libre de près et structurée de loin.
Renoir déploie sa virtuosité technique caractéristique avec des touches vibrantes et fluides qui font scintiller les étoffes et la carnation laiteuse de la jeune femme. Les tons chauds, or, rose, crème, contrastent harmonieusement avec les noirs profonds du vêtement, créant une symphonie chromatique raffinée.
Le contraste est fort entre le noir du costume masculin et les teintes lumineuses de la robe et du visage de la femme.
Le contraste noir et blanc
La robe est une alternance de larges bandes noir et de blanc crème.
Le costume est une masse sombre et opaque qui met en valeur la clarté de la robe.
Le visage de la femme a une peau diaphane et lumineuse encadrée par la chevelure sombre.
L’animation par les touches de couleur
Le fleurs sont roses et rouges vifs piquées sur le corsage et dans les cheveux.
Les bijoux ont un éclat d’or jaune et de perles qui captent la lumière artificielle.
Les gants ont des tons chair et crème qui adoucissent la transition avec l’éventail.
L’application et l’harmonie
L’arrière-plan : ce sont des tons chauds de rouge, de brun et d’or pour simuler l’atmosphère feutrée du théâtre.
Les ombres sont des reflets bleutés et violets dans les zones blanches , une signature technique impressionniste.
La touche, le pinceau est fluide et rapide, il évite les contours nets pour privilégier la vibration colorée.
Le traitement de la lumière artificielle met en valeur le teint nacré du modèle et l’atmosphère feutrée du lieu.
La lumière diffuse, typique des intérieurs de théâtre, enveloppe les figures d’une atmosphère intimiste et mondaine à la fois, révélant la maîtrise du peintre dans le rendu des ambiances artificielles.
La disposition asymétrique crée une tension narrative subtile entre apparence et observation, entre être vu et voir.
Analyse
Ce divertissement était très à la mode dans la seconde moitié du XIXe, et offrait une occasion au beau monde de se montrer et de se rencontrer.
Renoir semble se moquer de ce manège social.
Le peintre joue avec des oppositions entre les deux personnages : la jeune femme, très jolie et élégamment vêtue d’une robe blanche à rayures noires, pose pour être admirée.
C’est elle l’objet de tous les regards, au cœur de l’attention de la société du théâtre.
Son compagnon quant lui, a porté ses jumelles au visage car il doit être occupé à observer d’autres élégantes dans l’assistance ou les danseuses sur scène.
Renoir semble se moquer de ce manège social.
L’impressionniste, en tout cas, témoigne qu’il est un très grand portraitiste.
Inscrit dans la tradition des peintres du XVIIIe qu’il admirait.
Tout dans le teint et le vêtement apparait évanescent et subtil, comme les roses que la jeune femme porte dans les cheveux et au corsage.
La loge n’est pas seulement un lieu pour voir un spectacle, c’est un espace où l’on se montre et où s’exerce la représentation sociale de la bourgeoisie parisienne.
La femme est exposée au regard du public tout en observant elle-même.
L’homme regarde un autre point de la salle, jouant le rôle de celui qui observe l’assistance.
Les éloges : l’élégance et la séduction
Le triomphe de la Parisienne : plusieurs critiques ont loué la grâce, la peau nacrée et l’élégance de la jeune femme.
La poésie du pinceau : des observateurs et artistes de l’époque (comme Berthe Morisot dans sa correspondance) ont qualifié la robe de « floconneuse » et ont salué la virtuosité des noirs et des blancs, perçus comme un hommage réussi à Édouard Manet
Un succès d’estime : l’œuvre a voyagé la même année à Londres pour une exposition organisée par Paul Durand-Ruel, confirmant qu’elle était jugée comme l’une des pièces les plus fortes du mouvement naissant.
Les reproches : la respectabilité et le maquillage
Une moralité douteuse : la critique conservatrice s’est interrogée sur le statut social de la femme. Le cadrage serré et son attitude ont poussé certains à y voir une « cocotte » (une courtisane) plutôt qu’une femme du monde.
L’excès d’artifice : le maquillage prononcé de Nini Lopez et le luxe ostentatoire de sa tenue ont été interprétés par les détracteurs comme un avertissement moralisateur contre les dérives de la mode et de la superficialité parisienne.
L’incompréhension de la touche : les journalistes habitués à l’art académique ont critiqué le fond et le personnage masculin estimant que l’ébauche et l’effet de flou s’apparentaient à un travail inachevé ou bâclé.
L’impact financier immédiat
Malgré de bonnes critiques globales, le tableau ne s’est pas vendu pendant l’exposition. En détresse financière totale, Renoir a dû le brader l’année suivante au marchand d’art « Père » Martin pour seulement 425 francs afin de payer son loyer.
À titre de comparaison le collectionneur Samuel Courtauld l’achètera 22 600 livres sterling en 1925.
Les critiques ont abondamment réagi au tableau. Ils craignent que la femme ne soit pas un membre respectablement marié de la haute société , mais plutôt une victime de la mode, trop habillée et excessivement maquillée, essayant de s’imposer sur la scène sociale.
La loge de Renoir contient des aspects de la mode contemporaine et de la satire, mais son principal souci était de démontrer sa technique de peinture éblouissante.
La scène a été soigneusement arrangée dans l’atelier de l’artiste, avec un modèle appelé Nini Lopez posant pour la femme et le frère de Renoir, Edmond, pour l’homme, afin que Renoir puisse créer une symphonie en noir et blanc.
Conclusion
La performance virtuose d’œuvres telle que La loge a rapidement établi Renoir comme l’un des principaux peintres impressionnistes de sa génération.
La loge de Renoir capture l’essence même de la vie parisienne mondaine, cette toile témoigne de la fascination du peintre pour les lieux de sociabilité élégante où se côtoient spectacle et représentation sociale.
Le tableau immortalise un couple assistant à une représentation théâtrale, thème cher aux impressionnistes qui trouvaient dans ces espaces confinés un laboratoire idéal pour observer les jeux de lumière artificielle et les rituels de la haute société parisienne.
Cette œuvre conservée au Courtauld Institute Gallery de Londres, est une œuvre majeure qui illustre parfaitement la rupture impressionniste avec l’académisme.
Apollinaire : « Les œuvres de Renoir, même les plus connues, restent neuves par leur perpétuelle jeunesse. Comme un adolescent merveilleux, il porte avec lui son printemps »