Rue de Paris, temps de pluie – 1877 – Gustave Caillebotte

 

Gustave Caillebotte (1848-1894)

 

Rue de Paris, temps de pluie

 1877

Huile sur toile
Dim 212 x 276 cm

Conservé à Chicago à l’Art Institute of Chicago

 

Quand Napoléon III demande au baron Haussmann, préfet de la Seine, de rénover Paris, il ne pouvait prévoir les profonds changements qui affecteraient la peinture.

Les transformations radicales de la ville menées entre 1852 et 1870, créa les espaces de modernité dépeints par les impressionnistes et fit de la capitale un spectacle.

Trottoirs, réverbères, arbres et parcs incitèrent les parisiens à la promenade, pour voir et être vus.

 

Le peintre

Gustave Caillebotte est un peintre collectionneur, mécène.

Il obtient une licence de droit en 1870 et devient ingénieur naval (plus tard il se passionnera pour les régates, fera lui-même les plans de bateaux de courses et en construira certains. Il gagnera plusieurs compétitions de voile).
Il commence à peindre en 1870.
En 1872, son goût pour la peinture le conduit en Italie.
En 1873, il hérite de la grande fortune de son père et sera financièrement indépendant pour le restant de ses jours.
Cette même année, il est, à l’École des Beaux-Arts, l’élève de Léon Bonnat. Il rencontre Edgar Degas, Claude Monet et Pierre Auguste Renoir et les aide à organiser la première exposition des impressionnistes dans l’ancien atelier du photographe Nadar en 1874.

Riche et généreux, Caillebotte, aidera financièrement tout au long de sa vie ses amis impressionnistes en leur achetant leurs œuvres et en supportant les frais de leurs expositions.

Caillebotte fera don, dans son testament rédigé en 1876, de sa collection en ces termes : « Je donne à l’État les tableaux que je possède ; seulement comme je veux que ce don soit accepté et le soit de telle façon que les tableaux n’aillent ni dans un grenier ni dans un musée de province, mais bien au Luxembourg et plus tard au Louvre, il est nécessaire que s’écoule un certain temps avant l’exécution de cette clause jusqu’à ce que le public, je ne dis pas comprenne, mais admette cette peinture. Ce temps peut être de vingt ans au plus. En attendant mon frère Martial et à son défaut un autre de mes héritiers, les conservera. Je prie Renoir d’être mon exécuteur testamentaire. »

La collection ne sera intégrée au Louvre qu’en 1928 et se trouve aujourd’hui au Musée d’Orsay.

Gustave Caillebotte est fasciné par le Paris Haussmannien, le tableau Rue de Paris, temps de pluie en témoigne.

Son œuvre est intensément originale et se caractérise par des compositions souvent arbitraires.
Ce qui nous permet de reconnaître ses œuvres au premier coup d’œil.

 

Le tableau

Ce tableau présenté à la troisième exposition impressionniste de 1877 montre des membres de la classe moyenne supérieure flânant sur les boulevards du nouveau Paris.

Caillebotte représente le quartier de L’Europe, nommé La Nouvelle Athènes, où se trouvait sa maison familiale.

Son point de vue se trouve sur l’actuelle place de Dublin avec en perspective la rue de Moscou à gauche, la rue Clapeyron au centre et la rue de Turin à droite, avec l’amorce sur l’extrême droite, de la rue de saint Pétersbourg.

Si certains déplorèrent l’absence de pluie, d’autres louèrent la fermeté du trait de Caillebotte, l’utilisation du clair-obscur et les figures tridimensionnelles ainsi obtenues, ainsi que la profondeur créée par ses techniques de perspective.

 

Composition

La composition est structurée.
Calquée sur le carrefour haussmannien, elle se découpe en quatre parties.

On observe que le croisement des avenues n’est pas exactement symétrique et se déploie en étoile, désorganisant la perspective.

Un agencement de verticales –les hauts immeubles, les personnages et le réverbère, s’appuie sur le pavement des chaussées spacieuses. Les pavés réguliers, organisés en damier conduisent le regard du spectateur dans le fond du tableau, au-delà le l’axe horizontal qui passe à la base des immeubles et  permettent au peintre de restituer la pente légère de la chaussée.

Il y a la partie gauche du tableau, à gauche du réverbère et la partie droite du tableau, à droite du réverbère.

Le centre géométrique du tableau se trouve au niveau du renflement du socle du réverbère. L’axe vertical, matérialisé par le réverbère est le « nerf » du tableau. Le réverbère marque la perspective centrale du tableau.

Les lignes de fuite rayonnent à partir du réverbère, s’enfilent dans les avenues et installent un équilibre déséquilibré, invitant le spectateur à entrer dans le tableau.

À gauche, le regard file au fond du tableau, à droite le regard s’arrête sur les trois personnages coupés.

Le tableau dégage une atmosphère harmonieuse, due à l’uniformisation et l’omniprésence des parapluies.

Les plans sont fondus, les perspectives sont écrasées, distordues.
On pense aux constructions des estampes japonaises.

Devant nous, plein cadre, les personnages à droite du tableau, marchent sur le trottoir bitumé et surélevé par rapport à la chaussée.
Ils sont si près de nous, ainsi coupés et cadrés, ils donnent la sensation du mouvement, comme dans une photographie.

Deux hommes, à gauche du tableau, partageant un parapluie et un autre homme, seul sous son parapluie, sont entrain de traverser la chaussée à la hauteur du réverbère. On distingue nettement, derrière les deux hommes traversant, l’arrière d’une voiture et son cochet, mais, il n’y a pas de cheval (compte tenu de sa position on devrait le voir), un « arrangement » du peintre. La façade qui borne la partie gauche du tableau a une devanture sombre, le peintre joue sur l’aspect de clair-obscur pour dissimuler le cheval.

Plus loin, deux parapluies se croisent au milieu du carrefour des avenues à gauche du tableau, deux femmes marchent côte à côte sous leurs parapluies dans l’axe de l’avenue centrale, une femme sur le trottoir à droite du tableau, s’apprêtant à traverser croise un peintre en bâtiment qui porte une échelle à l’épaule.

Ensuite le regard croise un omnibus s’avançant, tiré par un cheval (ce n’est pas réaliste, la voiture est haute et longue, c’est un omnibus, on distingue le cochet, mais, un cheval pour tirer un tel attelage ce n’est pas suffisant).

Préserver l’harmonie et ne pas surcharger la composition, sont les préoccupations du peintre.

Chaque personnage, chaque objet, sont utiles à la composition et relaie une ligne de fuite. Dans toutes les avenues se profilent des personnages, tous ont des parapluies, seul celui, derrière les roues du fiacre, qui traverse le carrefour, est sans parapluie.

L’alignement rigoureusement symétrique des façades, doublé par les alignements des cheminées et des fenêtres des immeubles haussmanniens, balisent les avenues dans de longues perspectives qui conduisent le regard jusqu’au fond du tableau où elles se diluent dans une couleur bleue, grisée par la pluie.

Au fond du tableau, se devine, dans l’axe du belvédère, le barreaudage d’un échafaudage, attestant de l’activité d’urbanisation.

Ces points de vue sont inhabituels et témoignent de la singularité de cette composition. L’espace représenté ne permet aucun recul, le spectateur est face aux personnages, le rendu de ce tableau est inspiré par la photographie.

Le ciel vient à la rencontre des avenues et s’insère dans les espaces laissés vacants par les immeubles dans la moitié supérieure du tableau. C’est un ciel de temps de pluie, brouillé, dense, sans nuages, pesant comme un couvercle.

Le ciel voile de gris le tableau et filtre une belle lumière qui se réfléchit sur les parapluies et les pavés. Le brillant des couleurs gris-bleu pour les parapluies et grège pour les pavés, simule parfaitement l’aspect mouillé et souligne la propreté de Paris.

Autres points lumineux, au premier plan, la boucle d’oreille de la jeune-femme dont le visage tourné de profil est protégé par un voile noir moucheté, le col de son chemisier blanc, le plastron blanc de l’homme portant un nœud papillon ainsi que l’extrémité du poignet de sa chemise blanche.

La mise en lumière de ces deux personnages met en évidence l’élégance de leur mise et nous indique leur classe sociale, ce sont des bourgeois.

La gamme chromatique est sobre et déploie un camaïeu de tons froids, des gris, des bleus foncés, marines ou grisés, des noirs.
Les couleurs ont des nuances qui simulent l’aspect « mouillé ».

Sur l’immeuble qui ferme le côté droit du tableau Caillebotte ose le tranchant des couleurs complémentaires, rouge-marron pour la partie haute et un vert bleuté pour la partie basse. 
Une petite note d’énergie dans cette composition teintée de mélancolie.

 

Analyse

Caillebotte s’attache à rendre la beauté teintée de nostalgie de l’urbanisation de Paris.

Et intègre une narration à son tableau.

Tout d’abord, il structure sa toile.
Le sentiment d’harmonie vient des parapluies mais aussi, de la disposition en étoile qu’il reprend en écho en distribuant ses personnages dans l’espace.

Il calque l’agencement des avenues s’achevant sur un carrefour en plaçant ses personnages sur le pavé, au bout de baleines de parapluies « mentales » qui partent du haut du réverbère.

Chaque passant, chaque parapluie, chaque pavé, est représenté avec attention, dans un souci de réalisme.

Caillebotte a croqué de nombreux dessins préparatoires pour chacun de ses personnages. Ils sont tous « pensés » et ciselés avec la plus grande précision.
Dans un deuxième temps, il a adapté leur taille à leur emplacement dans la composition.

Les personnages évoluent dans un espace vide, étrangers les uns aux autres.
Caillebotte dénonce l’anonymat urbain.

Les passants passent, étrangement détachés, ils sont des points de repères dans un espace très organisé.

Le spectateur voit une déambulation.
On ne retrouve pas l’animation de la foule mise en valeur par les jeux de lumière des tableaux de Renoir ou Monet.

Pour ne pas surcharger sa toile, Caillebotte fait l’impasse sur les chevaux, mais pas sur les moyens de locomotion… et d’autre part il est hyperréaliste lorsqu’il représente exactement le réverbère public fonctionnant à l’électricité en représentant la petite barre -en partie haute, perpendiculaire au pied du réverbère qui servait à appuyer l’échelle du technicien chargé de l’entretien.

Ce réverbère est majestueux. Il « donne le la » du tableau et éclaire la grandeur de Paris en témoignant d’une évolution formidable :
l’éclairage public.

Cette mise en place des personnages dont la taille est sensée indiquer les distances dans la composition où se dégagent de grands vides (un clin d’œil à Piero della Francesca et sa Cité idéale -1480-90, juste pour le vide et les pavés parce qu’on ne retrouve pas la perspective géométrique à point de vue central qui est la grande innovation du tableau de Piero della Francesca.)

Caillebotte réduit l’échelle dans la profondeur, les perspectives sont compressées et abruptes, le point de fuite est décentré, les distances sont avalées, les plans successifs n’existent pas.

Notre regard saute d’une silhouette à l’autre, entre le proche et le lointain

La structure incongrue du tableau chorégraphie les personnages et nous interpelle.

Le spectateur a un sentiment de distanciation comme s’il voyait la scène, derrière une vitre.

Cet effet est dû au travail de la lumière qui lustre les couleurs pour leur donner l’aspect mouillé.

Caillebotte ne cherche pas à capter les effets de lumière, ni la mobilité des êtres comme le font ses contemporains impressionnistes, il peint un arrêt sur image.

Caillebotte raconte une histoire
Avec les trois passants de la partie droite du tableau.

L’analyse du tableau a permis de révéler un repentir : l’ajout tardif du troisième personnage, celui qui nous tourne le dos.

L’éternelle histoire à trois… L’illustration du schéma bourgeois de la femme de l’un convoitée par l’autre.

Observons le couple qui s’avance vers nous, ils portent tous les deux leur attention sur la droite (la gauche du tableau). Leurs visages sont de trois quart, on perçoit leur connivence, ils sont souriants et distraits sous leur parapluie. Ils n’ont pas vu l’homme qui s’avance vers eux et qui s’est arrêté pour dévisager la femme. Leurs parapluies vont immanquablement se percuter.
On remarque que l’homme du couple, tient le parapluie de sa main gauche, ce qui nous permet de voir qu’il ne porte pas d’alliance… un couple illégitime, sans aucun doute.
Alors l’homme de dos, serait-ce le mari de la dame ?

Caillebotte donne au couple une attitude détachée.
Les regards divergent et les parapluies convergent !

Si le spectateur est amusé il devient inquiet rapidement. La position des manches des parapluies ne présage rien de bon, vertical pour le parapluie du couple, oblique pour le parapluie de l’homme de dos. Si cet homme est à moitié coupé par le cadre, il prend le pouvoir sur la femme avec un parapluie surélevé comme pour la contenir, fluette, à la merci de sa carrure imposante.

Caillebotte nous amène à réfléchir sur  la pluie.
Chez les bourgeois la pluie est un prétexte à se rapprocher sous un parapluie.
Chez les humbles, la pluie est une incommodité.

Observez dans le dos du couple du premier plan, la femme encombrée par son parapluie qui retrousse sa robe pour descendre du trottoir et traverser la chaussée.
À droite du visage de la femme du premier plan on distingue une lingère sur le pas de porte d’un immeuble.
Sa bassine est trop lourde pour lui permettre de porter un parapluie.

Caillebotte est lucide dans ses représentations de Paris.
Les grands boulevards témoignent du triomphe de la bourgeoisie.

Ces tableaux aux caractères mélancoliques dénoncent l’inhumanité des métropoles modernes.
Comme chez Degas ou Manet, le sentiment de vertige qui se dégage de ses toiles, contredit l’apparente régularité de l’ordre urbain.

 

Conclusion

Caillebotte a représenté un quartier neuf et résidentiel, inscrit dans la deuxième tranche des travaux commencée en 1858.

Ce Paris tout neuf avec ses immeubles réguliers est un formidable champ d’investigation pour les peintres.
Monet peint le quartier et la gare saint Lazare.
Manet peint le pont de l’Europe.

Rue de Paris, temps de pluie fait partie d’une série de trois tableaux.
L’ ont précédé,  Plein été –1876 (du pont de l’Europe) et
Temps gris –
1877 (des peintres en bâtiment)

L’avis de Zola à propos de Rue de Paris, temps de pluie dans ses Notes Parisiennes de 1877 : « … sa Rue de Paris, temps de pluie montre des passants, surtout un monsieur et une dame au premier plan qui sont d’une belle vérité. Lorsque son talent se sera un peu assoupli encore, Mr. Caillebotte sera certainement un des plus hardis du groupe ».

Caillebotte évolue et s’éloigne du réalisme. Dix ans après Rue de Paris, temps de pluie, ses tableaux traitant des vues extérieures, se rapprochent de ceux des impressionnistes avec une palette plus claire et des touches fragmentées.
Aux œuvres nostalgiques représentant Paris, succèdent d’harmonieux paysages baignés dans une atmosphère de sérénité, comme La plaine de Gennevilliers, champs jaunes -1884

En 1886, Paul Durand-Ruel organise à New-York une grande exposition destinée à faire connaître les impressionnistes aux États-Unis. Dix tableaux de Caillebotte sont choisis. La peinture de Caillebotte conservera la faveur des américains alors même qu’il est considéré en Europe comme un peintre de second ordre.

Le public français redécouvre Caillebotte à partir des années 1990.

En 1994 une exposition rétrospective a lieu au Grand Palais. Suivront d’importantes expositions internationales, à Chicago en 1995, à Lausanne en 2095, en Brême en 2008 et à Paris au musée Jacquemart-André en 2011.

Gustave Caillebotte est au centre de la révolution artistique qui marqua la IIIe République. L’émergence des peintres impressionnistes et le rejet dont ils ont été victimes resteront dans l’histoire de l’art comme une étape importante dans la compréhension de la modernité en Art.

Aux courses en province – 1869 Edgar Degas

Edgar Degas (1834-1917)

 

Aux courses en province

1869

Huile sur toile
Dim 36,5 x 56 cm

 

Conservé à Boston au Museum of Fine Arts

 

Le peintre

Issu d’une famille fortunée de banquiers, Hilaire Germain Edgar de Gas intègre la prestigieuse École des Beaux-Arts en 1855. Il y suit l’enseignement de Louis Lamothe, lui-même élève du peintre néoclassique Ingres. Il passe trois ans, entre 1856 et 1860, en Italie où il découvre la peinture des grands maîtres dont Botticelli et Raphaël et où il se lie d’amitié avec Gustave Moreau.
En 1862, il réalise son premier tableau moderne La famille Bellini.
Il explore différentes techniques, dont l’huile, le pastel, la craie, le monotype, la photographie et la sculpture sur cire.  Il connaît quelques succès au Salon, où il expose plusieurs tableaux historiques entre 1865 et 1870. Après la fin de la guerre de 1870, il se rend à la Nouvelle Orléans, en Louisiane, où des membres de sa famille travaillaient dans l’industrie cotonnière.
C’est un maître portraitiste épris de modernité et admirateur de la vie urbaine.
L’évolution de sa peinture le conduira vers des scènes de divertissements modernes : courses hippiques, cabarets et ballets.

Degas fut un collectionneur passionné. Il rassembla des œuvres contemporaines tels que celles de Gauguin, Cézanne, Whistler et Manet. L’éclectisme de sa collection reflète la diversité des influences et des idées exprimées dans son œuvre.
La ligne  d’Ingres et le collorisme de Delacroix seront ses préoccupations principales durant toute sa carrière.

À partir de 1880, la peinture de Degas multiplia les auto-allusions, prenant des baigneuses ou des danseuses pour thèmes récurrents.
La répétition et le resserrement  du champ de vision caractérisent les séries qu’il réalisa durant la dernière phase de sa carrière.
Sa vue déclina peu à peu, mais si ses personnages semblent en suspens, il est difficile de déterminer si ce phénomène provient de ses troubles visuels ou s’il procède de choix esthétiques conscients.
Il s’arrête de peindre en 1911, lorsqu’il devient totalement aveugle.
(il souffrait d’une dégénérescence de macula).

Peintre et sculpteur, Edgar Degas est considéré comme l’un des représentants majeurs de l’impressionnisme, même si ses conceptions artistiques sont distinctes de celles de ses amis impressionnistes. C’est son esprit frondeur, anticonformiste et son goût pour la modernité qui le lie aux impressionnistes. Il s’est peu intéressé aux paysages et s’est essentiellement inspiré du monde de la danse et des courses hippiques.

Degas allait aux courses avec son ami Manet. Il existe des croquis de l’un par l’autre aux courses.

N’ayant pas besoin de vendre ses tableaux pour vivre, Degas travaille sans commande, sur ses thèmes favoris, courses de chevaux, scènes de café, et danseuses.

 

Le tableau

Ses premiers dessins de chevaux sont des copies de tableaux dans les musées italiens et français, des tableaux de Géricault et des moulages du Parthénon de l’école des beaux-arts de Paris.

Dès son ouverture en 1857, Degas fréquente l’hippodrome de Longchamp.
L’hippodrome d’Auteuil est construit sous la IIIe république, en 1873.
Les courses sont à la mode.

Pour étudier le mouvement des allures du cheval, Degas séjourne de nombreuses fois de 1861 à 1904 en Normandie, au Ménil-Hubert, un grand domaine près du haras du Pin, chez son ami Paul Valpinçon. Il remplit ses carnets d’études de chevaux sur le motif et au fil des années se constitue un corpus de dessins et croquis.

Dans ce tableau, Degas représente la famille de Paul Valpinçon, son ami.
La famille est assise dans un cabriolet, tiré par deux chevaux, dans un champ bordant un hippodrome.

 

Composition

Degas appréhende son tableau comme un reportage photographique.

Sa composition est novatrice, Degas pousse son cabriolet au bord de la toile pour créer « l’impression ».
Ainsi Degas exprime le mouvement par le cadrage plutôt que par les  coups de pinceau visibles de ses amis impressionnistes .

Son cadrage abrupt du cabriolet, coupe les chevaux et sectionne le cabriolet, suggérant  l’animation du lieu et lui donnant son rythme.

La perspective est inhabituelle :
Degas place un minuscule cheval et son cavalier ostensiblement éloignés, juste derrière la voiture de Valpinçon au tout premier plan, comprimant ainsi la distance qui les sépare.

Sa répartition des sujets dans la limite du cadre est sa spécificité.
Degas a fractionné le champ visuel et laisser d’important espaces vides.
Le premier plan occupe le tiers de la toile.
Des piquets plantés dans le pré, éloignent le regard du spectateur du bord de la toile et balisent la piste de course sur laquelle deux chevaux montés galopent à bride abattue.
En partant du coin inférieur gauche de la toile et en suivant une courbe nous rencontrons un cabriolet vu de dos -le dos de la voiture, le dos du cocher et les postérieurs d’un cheval, puis un cavalier portant une culotte rouge monte un cheval blanc que nous voyons également de dos, encore un peu plus loin un groupe de cavaliers montant trois chevaux de trois robes différentes, un bai, un blanc et un alezan, les cavaliers portent des tuniques grise pour l’un et noires pour les deux autres, nous les voyons de profil. Plus nous avançons sur la courbe, plus l’échelle des sujets diminue.
Degas désaxe le point de vue central.
Le deuxième plan est « avalé ».
Le troisième plan, au-delà de la piste de course, est délimité par trois arbres.  On distingue les écuries et plusieurs bâtisses dont l’étagement des toitures donne de la profondeur à la composition.
Encore un peu plus loin, la ligne d’horizon placée plus bas que l’axe de la toile, est matérialisée par une rangée d’arbres. Le ciel occupe les 2/3 de la toile.
Le paysage, tel un accessoire, est traité sommairement.

Degas a regardé les estampes d’Hokusai et Hiroshige, comme eux, il brise l’espace perspectif horizontal. Les axes visuels passent par les verticales du tableau – au premier plan l’ombrelle, le fouet, les encolures des chevaux, plus loin les chevaux, les piquets et encore plus loin les trois arbres.

Degas a une grande maîtrise du dessin.
Dans ce tableau chaque mouvement est observé avec précision.
L’attention est portée sur le bébé, Henri qui, sur les genoux de sa mère, est mis en relief par la couleur blanche de son lange et la robe claire de sa mère.

Degas insiste sur le caractère vivant de la scène, il a un extrême souci de réalisme.

La gamme chromatique est réduite et lumineuse, ce sont des couleurs de printemps, un vert tendre pour le sol et la moitié inférieure du tableau, un dégradé de blancs pour le ciel et la moitié supérieure du tableau.

Un écrin de fraîcheur sur lequel sont piqués les robes des chevaux, le cabriolet avec les personnages et leurs accessoires.

Cette composition et le choix de ces couleurs rappelle les estampes japonaises.

 

Analyse

Dans la seconde moitié du XIXe, les champs de course deviennent des lieux de rencontre très à la mode. Les bourgeois parisiens y partagent leur passion pour ce loisir aristocratique importé d’Angleterre.

Degas nous introduit dans un univers d’argent et de puissance.

La vision moderne de Degas
Degas est attiré par les champs de course, emblématiques de la modernité, pour les possibilités qu’ils offrent, de travailler les cadrages et la lumière et d’étudier les formes et le mouvement.

Degas a exposé de nombreuses fois avec les peintres impressionnistes, cependant il se distingue du groupe par sa préoccupation qui n’est pas de chercher à rendre les effets de la lumière, elle est de s’attacher à reproduire le mouvement dans un premier temps avec la représentation du cheval, plus tard avec les danseuses.

Capter le mouvement est une des exigences de Degas. Il étudie les mouvements  du cheval et, pour s’approcher de la vérité, s’intéresse à la chronophotographie qui donne une connaissance que l’on n’avait pas des allures.

Degas exprime le mouvement avec les cadrages et  surtout avec les traits et les lignes.  Il suit les préceptes d’Ingres.
Les nombreux dessins de ses carnets sont essentiels dans cette démarche.
Pour ce faire, il observe les repasseuses, les danseuses et, surtout le cheval.
On trouve dans ses carnets des têtes, des postérieurs, des antérieurs, des profils de chevaux, certains sont harnachés, d’autres montés par un jockey ou un cavalier.
Pour enrichir sa recherche du mouvement, Degas modèle en cire ou en argile.
Degas écrit « C’est pour ma seule satisfaction que j’ai modelé en cire bêtes et gens… pour donner à mes peintures et à mes dessins, plus d’expression, plus d’ardeur et de vie. »
Son ami Manet dit de lui :
« Degas est un esthéticien. Degas cherche le trait, le geste parfait. »

Degas fait office de pionnier en se libérant des conventions académiques, il est le premier à se concentrer sur la pureté des formes.
Il adapte sa formation classique à son style.
Ce qui l’intéresse, c’est la façon dont les formes cohabitent et génèrent leur interaction. La modernité de son regard, ses recherches sur la forme fondent les bases d’un travail qui s’épanouira au XXe.

Le cadrage de ce tableau permet de dire que Degas a un œil photographique.
Le mouvement n’est pas exprimé par les postures des chevaux galopants mais par le fait que les chevaux attelés au premier plan sont cadrés au poitrail l’instant d’après nous n’aurions vu que le cabriolet.

Le mouvement dans ce tableau,  s’exprime par l’hors-champ et la perspective compressée.

Il y a plusieurs points de vue dans ce tableau. Plusieurs scènes se passent dans le même temps. En décentrant et en découpant sa composition, Degas propose un point de vu accentué.
En renversant les règles de la composition, il incite le spectateur à regarder mieux.

Ses personnages principaux sont à la périphérie du tableau.
Degas recourt souvent à des points de vue inattendus, des perspectives zigzagantes et des cadrages apparemment arbitraires.

Ces techniques font de ses tableaux des instantanés, fruits d’un regard fugace, en rupture avec le point de vue fixe de la peinture classique.

L’influence des estampes japonaises est manifeste : elles apportent leurs perspectives renversées, leurs points de vue inhabituels et leur mode de construction spatial comprimé.

Le proche et le lointain sont assemblés de façon inattendue et audacieuse par l’occlusion du plan intermédiaire (deuxième plan) attirant l’attention sur la surface de l’image et ainsi l’artifice de son exécution.

Les tableaux de Degas s’avèrent souvent radicaux en termes de composition et d’effet spéciaux. En ce sens Jockey avant le départ –1878-79 est l’un des plus audacieux.

Degas est le peintre du geste, du mouvement. Il n’y a pas de véritable narration dans sa peinture mais, une observation minutieuse de la nature humaine.

Les modèles de Degas n’ont jamais l’air de poser, le spectateur a l’impression d’être témoin d’un évènement réel.

 

Conclusion

Degas nous apporte une vision remarquable de la vie parisienne au XIXe.Son analyse fondamentale de la peinture, ses travaux novateurs sur la forme et la composition, puis à la fin de sa vie, sur la couleur, ne cesseront de le passionner durant sa longue carrière.

L’œuvre de Degas est unique, il est le peintre de l’élégance, du raffinement, le peintre des danseuses.

Degas dit à propos de son art : « Aucun art n’est aussi peu spontané que le mien. Ce que je fais est le résultat de la réflexion et de l’étude des grands maîtres ; de l’inspiration, la spontanéité, le tempérament, je ne sais rien… »

Le poète Paul Valery, apprenant le décès de son ami Degas, déclare « Le travail, peu à peu, lui devint impossible, et sa raison de vivre s’évanouit avant sa vie. »

Degas n’a pas eu d’élève. Cependant, avec sa dimension radicalement novatrice, il a fortement influencé la conception artistique postmoderne, de Gauguin à Matisse et à Picasso, des Nabis aux expressionnistes allemands.

Parce qu’il a complètement bouleversé les codes de la représentation peinte ou dessinée, Degas a été un des plus grands peintres et dessinateurs français de la fin du XIXe et du début du XXe.