La desserte, Harmonie rouge -1908 Henri Matisse

Henri Matisse (1869-1954)

 

 La desserte, Harmonie de rouge

1908

Huile sur toile

Dim 180,5 x 221 cm

Conservé au musée de l’Ermitage à Saint Pétersbourg

Le peintre

Henri Matisse a vingt ans lorsqu’il commence à s’intéresser à la peinture. Il s’inscrit aux cours de dessin de l’école Quentin-de-la-Tour destinée aux dessinateurs en textile de l’industrie locale. Il peint son premier tableau, Nature morte avec des livres, en juin 1890.
En 1892, Matisse rencontre Albert Marquet à l’École des Arts déco puis s’inscrit en 1895, à l’École des beaux-arts, dans l’atelier de Gustave Moreau.
Le maître dit à Matisse lors d’une correction :
« Vous allez simplifier la peinture ».
Effectivement c’est ce que Matisse s’attachera à faire tout au long de sa vie artistique.
En 1896, Matisse expose pour la première fois au Salon des Cent et au Salon de la Société nationale des beaux-arts.
En 1897, il découvre la peinture impressionniste au musée du Luxembourg.
À partir de 1900, Matisse travaille la sculpture et le modelage.
En 1901, il expose au Salon des indépendants et en 1903, il participe à la première édition du Salon d’automne.
En 1904, Ambroise Vollard lui consacre sa première exposition personnelle.
En 1905, il séjourne dans le midi, à Collioure, en compagnie de Derain.
Cette période marque la reconnaissance du travail de Matisse. Il devient le chef de file du fauvisme, qui regroupe Albert Marquet, Vlaminck, Derain et Kees van Dongen.
En 1907, il peint des corps légèrement déformés, la ligne prend le pas sur la couleur.
Matisse rencontre Léo et Gertrude Stein, collectionneurs américains, vivant à Paris, Gertrude dira le « pôle Nord » c’est Matisse et le « pôle Sud » c’est Picasso.
En 1913, Matisse est exposé à l’Armory Show de New-York, à côté d’œuvres de Marcel Duchamp et Francis Picabia.
En 1917, Matisse s’installe à Nice où il demeurera jusqu’à sa mort.
En 1924, Matisse expose à New-York
En 1930, il séjourne à Tahiti.
De 1930 à 1933, à New-York, Matisse peint La danse, il réalise trois versions, c’est au cours de ce travail que Matisse invente sa technique des « gouaches découpées ».
Dans les années 40, Matisse expérimente les collages presque abstraits. Ces collages devinrent son principal mode d’expression jusqu’à la fin de sa vie.
En 1945, une grande rétrospective Matisse est organisée au Salon d’automne de Paris.
En 1948, a lieu à Philadelphie, une exposition rétrospective des œuvres de Matisse.
En 1952, le musée Matisse du Cateau-Cambrésis, sa ville natale, est inauguré.
Le peintre représente la France à la XXVe biennale de Venise.

Matisse est une figure majeure de l’art du XXe.

 

Le tableau

Avant de devenir La desserte, Harmonie de rouge, le tableau a d’abord eu un fond vert puis bleu.

En 1908, le tableau a été exposé au salon d’automne, sous le titre Harmonie en bleu.

Encadré et propriété du collectionneur Chtchoukine, au début de 1909, Matisse repeint le tableau en rouge.
Matisse justifie ses versions :
« …je cherche des forces et un équilibre des forces ».

Le personnage représenté est Caroline Joblaud, ex-modèle et maîtresse de Matisse et mère de sa première fille Margueritte. Il l’a peinte dans ce tableau de mémoire, l’intégrant dans les décorations de la pièce.

Composition

C’est un tableau plat ! un morceau de tapisserie …
La nappe et le papier peint s’entremêlent.
Le mur semble prolongé la table.

Matisse simplifie à l’extrême.
Il sépare et souligne les rythmes essentiels.
Les arbres, les fruits, le personnage, se superposent et s’intercalent aux puissants motifs en arabesques du tissu décoratif.
Les arabesques très présentes sur l’arrière-plan décoratif,  envahissent la nappe. Elles recouvrent tout, la table horizontale, le mur vertical, les pots de fleurs.
Les arabesques reflètent les courbes de la femme schématisée et s’harmonisent avec elle.

Matisse construit sur une surface colorée.
Le rouge passe au travers de la table, rebondit sur le mur.
Le rouge envahit l’espace, aplatit la table.
La couleur se substitue à la ligne.
Ce ne sont pas les arabesques qui donnent le rythme, c’est le rouge.
La couleur rouge est choisie pour son intensité.

La couleur est proportionnée à la forme.
L’expression vient de la surface colorée.

À gauche de la toile, un paysage printanier,  exalté par la blancheur des arbres en fleurs est encadré par l’angle droit rigoureux de la fenêtre.
Ce rectangle vert s’oppose à l’étendue rouge qui remplit toute la toile.

La lumière est celle du tableau.
La lumière s’exprime par un accord des surfaces fortement colorées.
La fenêtre n’apporte pas de lumière directionnelle, ce pourrait être un tableau au mur.
L’absence de lumière naturelle est renforcée par la peinture rouge, éclatante qui contraste parfaitement avec le paysage.
Matisse met l’accent sur l’interrelation des différentes parties de la toile, plutôt que sur la représentation de la nature.

La composition est simple, directe et brutale.

 

Analyse

I-     Matisse est exposé à une scène artistique dynamique alliant des styles et des mouvements divers.

En 1904, il passe l’été à Saint Tropez et sa palette s’éclaircie.
L’année suivante, il commence à produire des œuvres expressionnistes qui seront les premières œuvres fauves.
En 1906, il voyage en Algérie, il en rapporte les couleurs antinaturalistes et une facture exubérante qui reflètent l’expérimentation expressive de sa période fauve – Le nu bleu –1907

Le fauvisme a conduit Matisse, tout en conservant la palette des impressionnistes, à se défier de représenter la lumière.

Ses grands tableaux -comme La desserte, Harmonie de rouge, du début de sa carrière, illustrent son exploitation des possibilités décoratives de l’art.

En 1908, Matisse écrit : « Expression et décoration ne sont qu’une seule et même chose ».

La distinction entre les « arts décoratifs » et la visée décorative de sa peinture est très subtile.
À partir de 1910, avec la construction de ses panneaux ornementaux il amorce la dissolution de cette distinction.
La Musique –1910, La Danse –1909-10.


II-   L’œuvre ne paraît ni descriptive ni complètement abstraite.

 Raison qui justifie son titre : Harmonie rouge

Matisse souligne le lien entre l’expression de la couleur en peinture et celle de l’harmonie et de la dissonance en musique.
Une synthèse sur laquelle insista également Vassily Kandinsky.

Matisse joue du violon et tous ses enfants apprennent le piano ou le violon.
Tout au long de sa vie il entretiendra son goût pour la musique.
Sa vie comme son œuvre est imprégnée de musique.

La musique est une source d’inspiration majeure pour le peintre.
Elle l’aide à évoquer le mouvement, le rythme, l’allégresse ou la mélancolie.

Matisse choisit ses couleurs comme un musicien choisit le timbre de ses instruments.

Dans son atelier voisinent piano, violon, mandoline, luth et tambourin.
C’est donc tout naturellement qu’il utilise des termes musicaux dans ses toiles.

Le peintre met en écho les couleurs, les forces et l’harmonie des sons. Matisse révèle ainsi l’intensité de la vie.


III-   Matisse : « je sens par la couleur et c’est donc par elle que la toile sera toujours organisée ».

La peinture moderne est une recherche de pureté et Matisse participe à cette recherche de clarté.

Dans cette toile, le rouge cru, livré à lui-même, est chargé d’une grande force, appliqué en larges aplats, le rouge rend à la toile colorée intensément, toute sa lumière.
Les bleus des arabesques et le jaune des fruits sont juxtaposés.

Matisse : « l’exactitude n’est pas la vérité ».
Au lieu de reproduire la lumière par la clarté, il l’exprime par la couleur.

Chez Matisse l’expression est une affaire de disposition.

La structure du dessin est liée à la qualité des couleurs dont la composition modifie complètement le système des valeurs.
La couleur doit épouser la forme.
Les dessins de Matisse sont générateurs de lumière.

Il n’y a pas de dualisme entre la couleur et le dessin. La couleur et le dessin se rejoignent de telle sorte que la lumière qui s’exprime dans l’une, se réalise dans l’autre. La distinction qui les sépare est simplement formelle.

Le rouge existe sur le plan de la sensation, faire en sorte qu’on ne sente plus les dimensions du mur.

Matisse –Écrits et propos sur l’art :
« Ce que je poursuis par-dessus tout, c’est l’expression…L’expression, pour moi, ne réside pas dans la passion qui éclatera sur un visage ou qui s’affirmera par un mouvement violent. Elle est dans toute la disposition de mon tableau : la place qu’occupent les corps, les vides qui sont autour d’eux, les proportions, tout cela y a sa part. La composition est l’art d’arranger de manière décorative les divers éléments dont le peintre dispose pour exprimer ses sentiments…Le dessin doit avoir une force d’expansion qui vivifie les choses qui l’entourent. »

 

Conclusion

Matisse fut au début du XXe le précurseur d’une révolution de la couleur et de l’exploitation des possibilités purement ornementales de l’art, en manipulant la nature plutôt qu’en la copiant et en réduisant les personnages à de simples éléments décoratifs.

Matisse –Écrits et propos sur l’art : « ma seule religion est celle de l’amour de l’œuvre à créer ».

De nombreux peintres figuratifs ou abstraits se réclameront de Matisse et de ses découvertes. comme Picasso. De nombreux cinéastes lui rendront hommage.

Le Paradis – 1912 Maurice Denis

Maurice Denis (1870-1943)

 

Le Paradis

1912

Huile sur bois

Dim 50 x 75 cm

Conservé au musée d’Orsay à Paris

 

Le peintre

Maurice Denis manifeste très tôt un intérêt pour le dessin.
Maurice Denis se forme à l’Académie Julian, aux côtés de d’Édouard Vuillard, Pierre Bonnard, Paul Ranson et Paul Sérusier.
Ensemble ils fondent le mouvement Nabis.
A partir de 1891, les premières expositions du groupe révèlent des tableaux hautement décoratifs.
Les expositions collectives cessèrent en 1900 et les artistes poursuivirent des voies divergentes.

 

Le tableau

Maurice Denis a peint ce tableau juste après avoir réalisé les peintures du plafond du théâtre des Champs -Élysées. Un travail harassant.

Le Paradis est une sorte de « vacances d’été ».

Père de neuf enfants nés de deux mariages, sa première épouse est décédée en 1919, Maurice Denis aura presque toute sa vie été entouré d’enfants en bas âge, qui lui servent de modèles.

De 1920 à 1941, le tableau est la propriété de Paul Jarnot.
En 1941, celui-ci le lègue au Musée du Louvre.
En 1977, le tableau passe dans les collections du musée d’Orsay.

 

Composition

C’est une composition graphique, parfaitement équilibrée.

Le peintre représente son jardin. Il transcende la nature.
Il peint les fleurs qu’il a plantées, des hortensias, des marguerites, des roses.

Ce tableau pétille.
Les dégradés de jaunes, oranges et rouges s’harmonisent avec les demi-teintes délicates roses, mauves, bleu pâle.
Les couleurs sont mises en valeur par la puissance des verts.
Ce contraste de couleurs dynamite la scène.
Il en résulte une formidable énergie.

Les enfants et les plantations font une ronde.

Ce tableau est un condensé de bonheur, mis en scène par Maurice Denis.
Les farandoles, courses-poursuites et partie de cache-cache célèbrent la joie de vivre.

Le regardant a une vue en plongée.
Au-delà du mur qui ceint le jardin, la mer à marée basse découvre les rochers.
Le ciel n’est pas de la partie ou plutôt,  il est fondu dans l’eau de la mer.

Les couleurs vives sont posées en aplats, les contours sont vibrants.
La mer à l’arrière-plan est représentée avec la même attention que le jardin.

Il n’y a pas de profondeur, pas d’ombre, la lumière aplatie tout.

Ce tableau évoque  un papier-peint.

 

Analyse


I-   Ce tableau célèbre la jeunesse et la nature.

Le peintre représente un jardin au bord de la mer en été, un jardin comme un paradis.
Son paradis.
Le peintre prend pour décor le jardin de sa maison le Silencio, à Perros-Guirec – sur la côte d’Amor.

Ce tableau exalte la fraicheur et la joie.
La nature caracole, les fleurs, la verdure foisonnent et font le bonheur de la troupe enfantine.

C’est un temps suspendu

La toile est mise au service de la création de la beauté plutôt que de l’imitation de la nature.

C’est une scène hautement décorative.

A la fois réaliste, symboliste et décoratif ce Paradis aux silhouettes simplifiées, sans profondeur, répond aux recherches menées par le groupe de Maurice Denis, les Nabis.


II-   Le thème de l’enfant est très présent dans l’œuvre de Maurice Denis.

Des Nabis, il est le peintre qui a été le plus marqué par la figure de l’enfant qu’il représente dans des scènes de la vie quotidienne.
Maurice Denis peint la place de l’enfant dans la famille et dans la société.
Il peint la séduction des enfants.
C’est un thème récurrent chez le peintre.

Trois thèmes ressortent de son œuvre, l’Art, l’Amour et la Foi.
Tous trois trouvent leur expression concrète dans la célébration de la maternité et de l’enfance.

Catholique, attaché à ses valeurs, Maurice Denis est père d’une famille nombreuse, c’est naturellement qu’il peint sur ce thème, fruit de sa vie personnelle.

 Maurice Denis peint une enfance idyllique, ses scènes sont joyeuses, apaisées.


III-   Denis consacre une partie de son œuvre à l’art religieux
,

Il admire l’art primitif italien, l’harmonie sereine et la douce luminosité de Botticelli le séduisent.
Cette toile est animée par la religiosité du peintre.

L’esthétique symboliste de Denis maintient à distance ses conflits intérieurs.
Maurice Denis écrit « l’art est l’équivalent passionné d’une sensation vécue ».

Le peintre ne trace jamais de frontière étanche entre le sacré et le profane.
Il investit son jardin d’un contenu évangélique.
Le peintre nous entraîne vers une religion du quotidien.

Sa peinture est une peinture idéaliste.
Si le titre du tableau évoque la félicité chrétienne, Maurice Denis s’est émancipé de l’iconographie religieuse.
Exit Adam et Ève, exit le serpent tentateur, seuls une farandole d’anges et d’enfants anime ce jardin de rêve.

Il élabore une toile où sacré et profane se superposent intimement.

Comme l’exprime Le Paradis, chez Maurice Denis, le sacré est toujours ancré dans la vie quotidienne.

 

Conclusion

Maurice Denis s’est attaché toute sa vie de peintre à concilier l’atmosphère décorative au contenu sans cesse renouveler de sa création.

Au début d’un siècle traversé par les ruptures que marquent le cubisme, l’art abstrait ou les angoisses métaphysiques de De Chirico, la peinture de Maurice Denis oublie les avancées formelles.
Le peintre Nabis délaisse le discours symbolique pour les représentations allégoriques.

L’œuvre de Denis paraît vouloir fixer le rêve d’une société idéale.