Mort du général Wolfe – 1770 – Benjamin West

Benjamin West (1738-1820)

Mort du général Wolfe

1770

Huile sut toile
Dim 152,6 x 214,5 cm 

Conservé à la National Gallery du Canada
Acheté grâce au généreux appui des Membres du Musée des beaux-arts du Canada et d’un donateur anonyme.

 

 

Le peintre 

Benjamin West est américain.
Cependant son œuvre est entièrement étrangère au développement de l’art américain. Son œuvre occupe une position centrale et joue un rôle décisif dans l’histoire de la peinture européenne à la fin du XVIIIe.
Benjamin West se rend en Italie de 1760 à 1763, il séjourne dans les principaux centres d’art et surtout à Rome, où il s’initie au néo-classicisme international, celui de Raphaël particulièrement, dans le domaine du portrait comme dans celui de la peinture d’histoire.
À partir de 1763, il s’installe à Londres. Il adopte les formats plus réduits de Poussin. Il entre à la Royal Academy dès sa fondation et prend ses distances à l’égard des idées de Reynolds. Il emprunte à Michel-Ange, à Salvador Rosa.
Sa contribution la plus originale et la plus réussie est le tableau : Mort du général Wolfe, exposée en 1771 à la Royal Academy. L’œuvre fit scandale parce qu’elle représentait un événement contemporain dans un style qui était celui de la peinture d’histoire avec, les costumes du temps au lieu des draperies intemporelles prescrites par Reynolds et la tradition académique.

 

 

Le tableau 

Ce tableau montre les derniers instants du général britannique James Wolfe pendant la bataille de Québec (1759) au cours de la guerre de Sept ans.
Il est mortellement blessé lors de la bataille des plaines d’Abraham, épisode décisif de la guerre de Sept ans en Amérique du Nord. 

C’est une toile de style néoclassique.

En 1771, Benjamin West réalisa une autre peinture presque identique de la même scène à l’intention du roi George III.

La mort du général Wolfe est encore dans les esprits lorsque West réalise cette toile qui fera sa réputation.

 

 

 

Composition 

L’œuvre adopte un grand format horizontal et une composition profondément structurée par le triangle : le corps allongé de Wolfe, les officiers penchés vers lui et le drapeau dressé forment un ensemble triangulaire, lui-même inscrit dans un triangle plus vaste englobant tout le groupe principal. 

Le général légèrement décentré à droite, est soutenu par un officier à genoux comme un Christ de Déposition, tandis que les autres figures, toutes inclinées, convergent visuellement vers son visage et la pointe du drapeau britannique, qui se dresse au-dessus  de lui comme une croix profane.

À gauche, un soldat en habit vert indique l’arrière-plan où l’on distingue un militaire accourant avec un drapeau blanc : ce geste raconte la capitulation française et articule le passage du premier plan pathétique au récit militaire.

La scène se déploie sur trois plans :

Sur un fond de bataille, dont on aperçoit les protagonistes dans la fumée des canons à gauche, et des navires, à droite sur l’horizon,
Au premier plan, le groupe resserré autour du héros
Au second plan et à l’arrière-plan, la bataille se dissout dans la fumée des canons et des silhouettes miniaturisées, jusqu’aux navires sur le Saint Laurent à droite, qui rappellent le débarquement nocturne des troupes britanniques.

Benjamin West traite cette profondeur comme un bas-relief : figures plus petites, contours adoucis, couleurs atténuées, ce qui fait ressortir le premier plan aux tons vifs at aux détails minutieux des uniformes et costumes autochtones.

Deux source lumineuses structurent le tableau : une lumière narrative venant de la gauche éclaire le visage de Wolfe et baigne le groupe principal , tandis qu’une lumière dramatique sculpte un ciel chargé de nuages sombres, où une trouée laisse apparaître, au loin, le clocher d’une église.

Pour dépeindre la mort du général Wolfe à la bataille des plaines d’Abraham en 1759, Benjamin West a groupé les figures autour du général blessé comme dans une Déploration du Christ.
Le général est entouré de ses compagnons d’armes et des personnages représentatifs : des soldats, un colon en vert et un guerrier autochtone.

Les poses, gestes et expressions, allant de la réserve aux larmes, sont éloquents.

 

 

Analyse 

Si le néoclassicisme anglais fit preuve d’une uniformité remarquable sous l’hégémonie de Reynolds, les choses changèrent avec l’arrivée de l’Américain Benjamin West.

Benjamin West souhaitait moderniser la peinture d’histoire britannique, notamment grâce à sa toile intitulée Mort du général Wolfe dans laquelle figure un héros vêtu d’habits contemporains bien loin du nu ou du drapé typiquement classique.
Cette toile fut le point de départ d’une nouvelle esthétique néoclassique et de nombreux événements héroïques furent représentés de cette manière.

Le but de West n’est pas tant de persuader le regardeur de la vérité du tableau que de la noblesse du sacrifice de Wolfe.

Dans ce tableau presque tout est historiquement faux.
À partir de 1759, les historiens  se sont penchés sur la question de savoir quelles étaient les personnes qui se trouvaient réellement auprès de Wolfe pendant ses derniers moments, et tous s’accordent à dire que quatre ou cinq personnes étaient présentes.
Dans le groupe qu’a représenté West il y en a treize et parmi celles que l’on peut identifier avec certitude, il n’y en a qu’une qui semble vraiment avoir été là.

Les raisons qui ont poussé Benjamin West à choisir ce groupe particulier de gens ne furent pas motivées par un souci d’exactitude historique, mais plutôt par l’idée d’un prix élevé de la part des personnages représentés.

On avance diverses hypothèses quant aux raisons plausibles de la célébrité de ce tableau. Il concorde avec un esprit romantique populaire en Angleterre et a fait partie de l’histoire de Wolfe depuis, un peu comme un document contemporain.

Par un phénomène parallèle et connexe, ce tableau tout à fait insignifiant d’un point de vue historique, devint « probablement le plus célèbre de tous les tableaux historiques ».

James Wolfe périt au combat en 1759 après avoir réussi à prendre le Québec aux français.

Cette œuvre célèbre donc un tournant dans l’histoire de l’Amérique du Nord.

Benjamin West a choisi de représenter le général dans la même position que le Christ descendu de la Croix.

Certains personnages n’étaient en réalité pas présents au moment de la mort du militaire, le plus flagrant est l’indien d’Amérique du Nord, puisque évidemment, aucun membre de ce peuple ne servait dans l’armée britannique.

Benjamin West rompt avec la tradition qui réservait la grande peinture d’histoire aux sujets antiques ou bibliques et ose représenter un événement presque contemporain, survenu une quinzaine d’années au paravant. 

Plus encore, il renonce à l’armure « à l’antique » et peint les protagonistes en uniformes modernes, ce qui fit scandale auprès des tenants de la tradition mais enthousiasma le public.

La posture de Wolfe allongé, la tête soutenue, entouré de proches éplorés, cite directement les iconographies de la Pietà, de la Déploration ou de la Mise au tombeau du Christ.

L’indien accroupi observe la scène comme une figure méditative, presque allégorique, qui renvoie à l’idée d’un témoin universel.

Cette transposition d’un schéma chrétien à un héros laïque donne à la mort de Wolfe une dimension quasi sacrée : le général devient un martyr de l’Empire, son agonie se charge de valeur rédemptrice pour la nation.

La drapeau britannique en berne, dressé au-dessus du corps, fait office de croix moderne, synthétisant sacrifice individuel et triomphe national.

L’assemblage des officiers, la présence de l’amérindien, la disposition théâtrale des personnages, relèvent de la pure invention : les historiens ont souligné le caractère hautement invraisemblable de cette scène, qui ne correspond pas au déroulement réel de la mort de Wolfe.

Benjamin West revendique. Implicitement une vérité « morale » et épique plutôt qu’une exactitude factuelle : en condensant en une image le débarquement des troupes,  l’assaut, la capitulation et la mort du général, il compose une fresque synthétique de la naissance de la puissance impériale britannique.

En flattant l’orgueil national, en offrant un récit visuel clair, lisible et émouvant, le tableau devient un puissant cadre de mémoire collective et l’un des plus célèbres modèles du grand genre historique à la fin du XVIIIe

Benjamin West s’inscrit dans le néoclassicisme anglais par la précision du dessin, la netteté des contours, l’ordonnance claire de la composition et la moralisation du sujet, mais il en bouleverse les codes en actualisant radicalement la peinture d’histoire.

En combinant modèles classiques (triangles, bas-reliefs, iconographie chrétienne) et costumes contemporains, il ouvre la voie d’une nouvelle peinture héroïque moderne qui influencera durablement la manière de représenter les évènements politiques et militaires.

L’œuvre largement reproduite et commentée dès la fin du XVIIIe, demeure aujourd’hui l’un des archétypes de la scène historique « fondatrice » où l’art ne se contente pas d’illustrer l’histoire mais contribue à la fabriquer.

La pose « Christique » de Wolfe dérive directement des grands modèles de la Déploration et de la Mise au tombeau, que West avait étudié en Italie, et transpose leur rhétorique sacrée au service d’un héros politique moderne.

La composition triangulaire, avec le corps allongé au centre et les figures penchées autour, reprend la structure des Lamentations et Dépositions du Christ, explicitement signalée par la critique comme telle.

Le personnage qui soutient la tête et le buste de Wolfe joue le rôle de la Vierge ou de la figure principale du groupe, tandis que les officiers en demi-cercle rejouent le cortège des proches éplorés.

Les bras de Wolfe s’ouvrent latéralement, dessinant une forme de croix qui évoque à la fois la crucifixion et les Christ allongés de la Déploration, telle que la critique anglophone l’a souligné.

Le corps nu du Christ, habituellement mis en valeur par la lumière et la carnation, est ici remplacé par l’uniforme rouge de Wolfe, mais le traitement de la lumière (visage, et torse baignés, tout le reste s’assombrissant autour) répond à la logique d’un corps sacrifié en exergue.

Les innombrables images de Christ mort vues par Benjamin West en Italie servent de matrice : L’association  visuelle Wolfe/Christ est délibérée, destinée à
« déifier » le général comme martyr de la cause britannique.

Le dispositif narratif reprend le schéma théologique : si le Christ meurt pour le salut de l’humanité, Wolfe meurt pour le « salut » politique de l’Empire en Amérique du Nord.

La pose christique transforme la mort d’un officier en sacrifice rédempteur pour la nation.

Aujourd’hui l’influence religieuse passe pas des réseaux transnationaux, des médias religieux et le lobbying sur des sujets bioéthiques, éducatifs ou géopolitiques.
Elle est au cœur des débats sur la laïcité, la place des signes religieux, la radicalisation et la recomposition des identités collectives 

 

Conclusion 

Par terre en face de Wolfe, on voit son arme, sa boîte de cartouches et sa baïonnette. Wolfe est allé au combat armé comme ses hommes.

Les vêtements que Benjamin West a représentés dans cette scène ont été à l’époque controversés. 

Pendant la réalisation du tableau, Sir Joshua Reynolds lui donna l’ordre d’habiller les personnages de façon classique et, quand l’œuvre fut finie, George III refusa de l’acheter parce que les vêtements compromettaient la dignité du sujet.

Par l’exactitude  inhabituelle du rendu des vêtements et des armes d’époque, Benjamin West cherche à ancrer la scène dans la réalité pour toucher le regardeur.

Le général Wolfe fut le héros militaire britannique le plus célèbre du XVIIIe. 

Sa victoire sur les Français à Quebec en 1759 entraîna l’unification du Canada et des colonies américaines  sous la couronne britannique.

Ce tableau finit par surmonter toutes les objections et il aida à l’avénement d’une pratique plus exacte dans la peinture historique.

Les enfants Graham – 1742 – William Hogarth

William Hogarth (1697- 1764)

Les enfants Graham 

1742

Huile sur toile
Dim 160,5 x 181 cm 

Conservé à la National Gallery à Londres 

 

Le peintre 

Hogarth est un artiste complet et dont l’influence se perpétue jusqu’au début du XXe.
Il est identifié en France dès 1753 par Denis Diderot comme un brillant esprit.
Premier artiste libre et singulier de l’école anglaise de peinture, fondateur de la St Martin’s Lane Academy, il n’hésite pas à utiliser la presse et ses réseaux d’amis pour défendre ses idées, tout en exprimant, tant par la plume  que par le burin et le pinceau, les errances, les plaisirs et les contradictions morales de son époque.
Hogarth a conçu un art visuel très narratif qui a fait sa réputation.
C’est au sein d’une véritable « culture de papier » que Hogarth va réfléchir à la fonction sociale de l’image par rapport à la masse de pages de texte que son époque produit.
C’est de l’effervescence textuelle que vont naître les premières images de Hogarth, qu’elles soient illustrations ou pamphlets visuels, et en développant l’art de la gravure, en la dotant elle aussi d’un Copyright, connu sous le nom de Hogarth’s cAt, en 1735, il s’est astucieusement inséré dans ce monde de l’écrit en perfectionnant une forme d’écriture picturale.
À sa mort, les gravures de ses œuvres occupent la même place et la même fonction que le livre dans les intérieurs des classes moyennes.
Par son inventivité formelle et son audace iconoclaste, doublées d’un flair remarquable pour les vertus commerciales de la publicité, il a contribué de manière décisive à l’émergence d’une approche non discursive de l’image, à l’affirmation d’une autonomie des arts visuels vis à vis précisément du livre et du texte. Tant dans ses œuvres que par son traité L’analyse de la Beauté -1753, il a visé et à bien des égards réussi, à donner à l’image un statut épistémologique aussi fort que celui du livre, à une époque où sciences et arts tentaient de donner forme au grand texte de la Nature.
Au sein d’une culture textuelle effervescente, ses premières images, entièrement subordonnées à un support verbal, sont alternativement des illustrations ou des gravures satiriques liées à l’actualité du moment.
Au travers de ces nombreux travaux de commande, Hogarth a, dès l’origine travaillé l’image selon deux axes de composition -la série d’une part, la prolifération graphique de l’autre- qui deviendront, les deux grandes caractéristiques originales de sa grammaire artistique.Hogarth a su se démarquer de l’emprise des textes et affirmer avec force l’autonomie de son activité picturale.
Hogarth a théâtralisé son art au-delà d’un simple travail de mise en scène.
Hogarth vivra à son aise grâce à ses gravures vendues dans le public et non par les commandes des « patrons ».

 

Le tableau 

Cette peinture à l’huile achevée en 1742 représente un portrait de groupe des quatre enfants de Daniel Graham, apothicaire du roi George II.
Le plus jeune enfant était mort au moment où le tableau a été terminé.
Les enfants sont peints dans une atmosphère décontractée et détendue.
La fille aînée, Henrietta, tient la main de sa sœur cadette et essaie de ressembler à une adulte, la sœur du milieu, debout à côté d’elle, Anna Maria, essaie de représenter une mondaine.
Ces personnages sont liés par des liens familiaux; ces liens représentés de manière informelle et communs sont, en plus d’être fidèle à un genre artistique, sont fidèle à leur siècle.
Ce groupe fonctionne parce qu’il a un lien profond avec la société de son époque.
C’est un genre ancré dans son temps et qui représente les reflets d’une civilisation dans laquelle il évolue, en l’occurence la civilisation britannique.

 

Composition 

Ce tableau représente un groupe de personnages, d’actions, d’objets.
Ce décor urbain situe le groupe d’enfants.
Cet environnement d’objets est celui de la société telle qu’Hogarth la voit.

Le regardeur voit à travers eux, comment l’individu vit son appartenance sociale.

D’abord par un savant rendu des volumes des corps. Les enfants habitent vraiment leurs vêtements. De plus, ces habits sont représentés avec une grande exactitude.
Ensuite par le rendu du mouvement et son accord.
Les personnages sont reliés par le corps et l’esprit, ils sont frère et sœur.

Le décor situe l’action, c’est une maison riche, tout dans cette pièce joue un rôle.
Le décor est un présentoir de richesse.

Les lignes de fuite, marquées par le parquet, partent du devant de la scène.
Les objets jouent un rôle plus important. Ils frappent par leur volume, leur emploi, leur signification sociale. La pendule indique l’heure.
Les objets sont riches de sens, ils sont présentés avec une exactitude extraordinaire.

Hogarth a l’amour du détail.
Le petit garçon joue d’un instrument de musique. La grande sœur tient dans sa main gauche deux cerises qui accaparent l’attention du plus jeune enfant.
La jeune femme du milieu tient sa robe comme si elle s’apprêtait à faire une révérence. Elle est placée en pleine lumière et est plus délicatement ombrée que les autres enfants. Toute la position de son corps, toute sa physionomie, expriment le sens de la scène.
Le chat qui observe l’oiseau dans la cage au cœur de l’amusement courtois est bafoué au profit de l’aspect comique qui pourrait émerger.

Cette note de légèreté au sein du portrait de groupe plus solennel permet de voir dans ce groupe les portraits des enfants.
L’ingéniosité du chat se situe dans le fait qu’il puisse faire rire le regardeur.
Le chat détourne l’attention du regardeur.
Le chat donne un air de vérité à la toile. 

La toile est la source de toute créativité et de la vérité.
Les éléments du réel montre la richesse de la famille.

Hogarth utilise de façon très expressive la couleur dans ce tableau.
Les couleurs les plus présentes sont le vert, différentes nuances de brun, quelques touches de bleu et du noir.
Seul le rideau rouge qui se répand jusqu’au devant de la scène, contraste avec le reste du groupe. Sur la droite de la composition, il attire l’attention.

Il y a dans ce tableau une force dramatique, des touches pleines de vie, des nuances psychologiques très variées qui fascinent le public intellectuel aussi bien que les gens du peuple.

Le regardeur voit à travers ces enfants, comment l’individu vit son appartenance sociale.

 

Analyse 

Le regardeur est invité à percevoir une représentation plurielle très tangible du complexe spectacle de la réalité.
C’est l’acte de perception qui, en une expérience de déchiffrement chaque fois renouvelée, confère à l’œuvre un sens et une unité toujours différents et jamais apparents.

L’extraordinaire vitalité graphique de ce tableau lui confère une spatialité remarquable qui permet à l’image d’appréhender le réel d’une manière qui lui est propre.

Chez Hogarth la Beauté relève d’un niveau d’inclusive généralité qui est moins celui d’une catégorie que la désignation même du champ du plaisir esthétique.
La Beauté devient ce dont s’occupe l’esthétique : une forme abstraite que chaque tableau réalise de manière originale.

Tout est lié, donnant des sens multiples où les paradoxes reflètent la complexité de la vie sociale.
Le regardeur ne peut séparer longtemps chez Hogarth , l’éthique de l’esthétique.
Pour les impressionnistes ce fut l’esthétique de la lumière, pour Hogarth, celle du mouvement.

Les œuvres de Hogarth ont une qualité profondément humaine.

Grâce à Hogarth, nous avons une expérience personnelle des membres de la société de son temps, de leurs étonnements, de leurs peines et de leurs plaisirs collectifs : foires, théâtres, exécution publiques, jours de réjouissance populaire.

Les personnages ont une grande lisibilité.

La petite fille placée au milieu est en pleine lumière et est plus délicatement ombrée que les autres. Toute la position de son corps, toute sa physionomie, expriment le sens de la scène. Ce personnage est flanquée à sa droite de sa grande sœur et du dernier née, à sa gauche de son frère qui est assis, il y a aussi des animaux, un chat grimpé sur le dossier du fauteuil observe un oiseau dans une cage.
Ces personnages forment un demi-cercle.
Au second plan un autre demi-cercle est formé par la pendule, la cage de l’oiseau et le chat.

Hogarth nous montre les enfants animés par un désordre créateur.
Chaque enfant semble jouir de sa liberté individuelle.

L’artiste qui ne peut se plier aux conventions du portrait aristocratique, reste fidèle à la classe moyenne cultivée dont il est issu. Hogarth reste toujours préoccupé du sens moral de ses compositions.
Dans beaucoup de ses œuvres le réalisme impitoyable de Hogarth annonce l’art de peintres aussi grands que Goya et Daumier.

Hogarth montre son siècle sans l’embellir. 

Il observe avec une grande dextérité son présent.
Le réalisme dont fait preuve Hogarth est une caractéristique centrale dans la description de sa démarche artistique.
Il représente des groupes de personnes ainsi que le mobilier de son temps.
En représentant le vrai train de vie de son siècle, il représente aussi ce qui est commun et admis par sa société.

Dans ce tableau, le style vestimentaire des personnages reprend la mode du début du XVIIIe en Angleterre. Un habit long que l’on boutonne sur le devant, une chemise, des bas et des chaussures ornées d’une boucle sur le dessus pour le garçon, des robes longues décolletées pour les filles, avec des corsets. Une couronne de fleurs dans les chevelures, relevées en chignon.

La lumière entrant de la gauche, éclaire avec plus d’intensité la jeune fille du milieu.

Dans le fond du décor, la cheminée est cachée, sur la gauche la pendule indique l’heure, elle est posée sur une console d’un rouge sombre.

Cette volonté de mener le regardeur dans des directions multiples rappelle l’organisation spatiale que Hogarth adopte en général dans ses œuvres.

Hogarth représente les enfants assis ou debout, dont la gestuelle est poussée à l’excès. On se retrouve dans la même situation que la pantomime où les personnages ont recours à de grands gestes pour s’exprimer. Ces enfants doivent trouver un moyen de « parler » sans vraiment qu’on les entende et la gestuelle, est la meilleure solution.
La pantomime que représente de manière graphique Hogarth reprend les traits d’un théâtre et de ces règles pour les adapter à une forme artistique fixe.
La pantomime est la meilleure forme comique de représentation scénique  pour montrer la multiplicité d’actions au sein d’une même scène et c’est ce que fait Hogarth dans son traitement visuel d’un groupe d’enfants dans la première moitié du XVIIIe.

Le théâtre anglais est avant tout un art de son temps. Il est indissociable des événements politiques, économiques et sociaux de sa civilisation. Il s’agit alors d’un milieu en pleine expansion et reprenant les mêmes thèmes contemporains que l’art hogarthien.
Le théâtre anglais de cette période apparait alors comme un art tiraillé qui s’oppose dans ses choix voulant absolument concilier, tradition et modernité, deux éléments antagonistes.
Hogarth considère que le monde est une pièce de théâtre.

Dans ce tableau, l’éclairage, la mise en scène, la disposition des personnages, les cadrages, l’effet du rideau ont une dette considérable envers l’univers de la représentation théâtrale.

Les enfants peints par Hogarth invitent à une lecture de gauche à droite, reposant sur des ressorts narratifs qui doivent beaucoup aux formes contemporaines de la fiction en prose.

L’importance du travail de Hogarth vient de ce qu’il a su promouvoir une forme de représentation visuelle dynamique, en phase avec les principaux courants de pensée de son temps, et accessible à un vaste public qui y a vu non simplement un prolongement mais un équivalent de ce que lui proposaient les livres ou les théâtres.

Face à ce tableau qui multiplie dans un même espace et de façon non hiérarchisée ou sélective les champs d’action contigus, le regardeur est invité à recevoir une représentation plurielle très tangible du complexe spectacle de la réalité.
C’est l’acte de perception qui, en une expérience de déchiffrement chaque fois renouvelée, confère au tableau un sens et une unité toujours différents et jamais apparents.

L’extraordinaire vitalité graphique de ce tableau lui confère une spatialité remarquable qui permet à l’image d’appréhender le réel d’une manière qui lui est propre.

 

Conclusion 

Hogarth aurait voulu que l’on reconnût ses tableaux comme l’équivalent moderne des œuvres « classiques ».

Hogarth a fort bien su se démarquer de l’emprise des textes et affirmer avec force l’autonomie de son activité picturale.

Hogarth ne voit la société qu’à travers son expérience personnelle, sa sensibilité et son imagination.
Son génie, c’est d’avoir su mettre en scène de manière inoubliable des problèmes moraux tout à fait courants en prenant pour acteurs les personnages qu’il voyait tous les jours dans la grouillante Cité de Londres.

L’œuvre d’Hogarth existe objectivement, comme une collection d’images que chacun peut consulter.

Hogarth a vécu sa jeunesse dans le premier quart du siècle et publié sa dernière estampe quelques mois avant sa mort en 1764.
Hogarth devient populaire en illustrant, dans des suites de tableaux, les déboires et les débauches de personnages contemporains.

Il diffuse largement ses œuvres par le procédé de la gravure, en parfait homme d’affaires !

Durant les dernières années de sa vie au sommet de sa gloire et de son ascension sociale, Hogarth s’orienta toujours plus, également dans son activité artistique vers des positions résolument conservatrices, en accord du reste, avec l’évolution de la bourgeoisie intellectuelle de Londres.
À sa mort, les gravures de ses œuvres occupent la même place et la même fonction que le livre dans les intérieurs des classes moyennes.

Hogarth a donné à l’image un statut épistémologique aussi fort que celui du livre, à une époque où sciences et arts tentaient de donner forme au grand texte de la Nature.

L’acteur Garrick et l’écrivain Samuel Johnson, rédigent l’épitaphe gravée sur sa tombe : « Adieu, grand peintre de l’Humanité/Toi qui est parvenu au plus noble sommet de l’art/Toi dont les peintures morales charment l’esprit/Et par les yeux vont droit au cœur… »

Les historiens voient à l’époque dite de Hogarth les prémices de ces phénomènes que notre peintre-graveur ne pouvait pressentir.

 

 

Sources :
Frédéric Ogée –Du livre à l’image dans l’œuvre de William Hogarth –1999
Félix Paknadel –Quelques réflexions sur image et société dans l’œuvre de Hogarth- 1991
Mémoire de Mazarine Maisonny : le paradoxe au service de la satire visuelle chez Hogarth- 2021