Claude Monet (1840-1926)
Les coquelicots
1873
Huile sur toile
Dim 500 x 650 mm
Conservé au musée d’Orsay à Paris
Le peintre
Monet est l’un des fondateur de l’impressionnisme.
En 1859, il part pour Paris tenter sa chance sur le conseil d’Eugène Boudin.
En 1866, il connait le succès au Salon de peinture et de sculpture grâce à la Femme à la robe verte représentant Camille Doncieux qu’il épouse en 1870.
Il fuit la guerre de 1870 à Londres. Dans la capitale anglaise il fait la rencontre du marchand d’art Paul Durand-Ruel, qui sera sa principale source de revenus, pendant le reste de sa carrière. Il revient en France en 1871, il participe à la première exposition des futurs impressionnistes en 1874.
En 1883, lui et ses deux enfants emménagent à Giverny,
C’est à partir de cette période que prennent fin ses ennuis financiers.
À partir de 1890, Monet se consacre à des séries de peintures.
Le tableau
À son retour d’Angleterre en 1871, Monet s’installe à Argenteuil et y résidera jusqu’en 1878. Ces années correspondent à une période d’épanouissement.
Soutenu par son marchand, Paul Durand-Ruel, Monet trouve également, dans la région qu’il habite, les paysages lumineux qui lui permettent d’explorer les possibilités d’une peinture de plein-air.
Les coquelicots sont un exemple d’exploration de la peinture en plein-air.
L’œuvre manifeste une manière nouvelle de peindre : saisir un instant, une lumière, une sensation visuelle plus qu’un sujet noble ou un récit.
À travers cette toile, Monet fait du paysage moderne le lieu d’une expérience sensible immédiate.
Monet transforme une sortie familiale en laboratoire de plein air et en l’une des images les plus aimées de l’impressionnisme.
Ce qui l’intéressait, c’était la lumière changeante, fugace, impossible à fixer.
Ce tableau a été présenté en 1874 à la première exposition impressionniste, organisée dans l’atelier du photographe Nadar à Paris.
La toile est devenue aujourd’hui l’une des plus célèbres.
Composition
La composition semble presque spontanée, mais elle repose en réalité sur un agencement subtil.
Le tableau est structuré par une grande diagonale qui traverse l’espace du coin inférieur droit vers la partie supérieure gauche.
Cette diagonale est suggérée par la dispersion des coquelicots , mais surtout par le déplacement des deux figures -la femme et l’enfant – reprises au premier plan puis à l’arrière-plan.
Ce redoublement des personnages crée un rythme visuel et donne l’impression d’une promenade qui se poursuit à travers le champ.
Le premier plan est occupé par une prairie envahie de touches rouges, les coquelicots, qui scandent la surface de la toile.
Ces taches vives animent l’espace et empêchent toute lecture statique.
Le regard circule de fleur en fleur, puis remonte vers les figures et vers la ligne d’horizon. Celle-ci est relativement haute, ce qui laisse une large place au champ, tout en ouvrant dans la moitié supérieure un espace de ciel bleu traversé de nuages blancs.
La répartition des masses est très équilibrée :
-en bas, le champ dense et vivant
-au milieu, les figures humaines qui assurent l’échelle
-en haut, le ciel clair et léger
-à l’arrière-plan; quelques maisons et des arbres qui situent la scène sans l’alourdir.
Monet joue aussi sur l’opposition entre deux zones du paysage :
-à gauche, le champ de coquelicots, éclaté, vibrant, irrégulier
-à droite, une prairie plus verte, plus calme, qui ménage une respiration visuelle
Cette organisation donne à l’ensemble un équilibre souple, rien n’est figé, mais rien n’est désordonné.
Les coquelicots semblent accompagner les deux marcheurs.
Ils déferlent sur eux en de joyeuses notes, signifiées par les coups de pinceaux de Monet, des petites touches rapides et visibles qui créent un effet de vibration optique caractéristique du mouvement.
Monet dilue les contours et construit une rythmique colorée à partir de l’évocation des coquelicots, par des taches dont le format démesuré, au premier plan, montre la primauté accordée à l’impression visuelle.
La teinte rouge vif des fleurs dessine une grande diagonale qui mène le regard en haut à gauche et relie la femme et l’enfant sur l’horizon avec ceux du premier plan.
Deux zones distinctes du point de vue de la gamme des couleurs sont ainsi définies, l’une dominée par le rouge, l’autre par un vert bleuté.
Monet a le goût des colorations harmonieuses, le sentiment des valeurs, une manière hardie de voir les coquelicots.
Analyse
Jules Castagnary publia une critique favorable, dans laquelle il employa le terme « impressionnisme »,qualifiant les artistes d’ »impressionnistes » en ce sens qu’ils ne rendent non le paysage mais la sensation produite par le paysage.
Le mouvement de leur corps, ainsi que les coquelicots parsemés jusqu’au bord inférieur, suggèrent qu’il ne s’agit que d’une partie d’un paysage plus vaste.
Le premier intérêt du tableau tient à son traitement de la lumière.
Monet ne peint pas les objets selon leurs contours stables, il les saisit dans leur apparition lumineuse.
Les coquelicots ne sont pas décrits botaniquement, pas plus que les visages ou les vêtements.
Tout est rendu par touches rapides, colorées, fragmentées.
Ce qui compte n’est pas le détail, mais l’impression d’ensemble.
La couleur joue ici un rôle décisif.
Le rouge vif des coquelicots contraste avec le vert du champ, tandis que le bleu du ciel et les blancs des nuages apportent fraîcheur et légèreté.
Ces couleurs ne sont pas juxtaposées de manière lisse, elles vibrent les unes contre les autres. Cette vibration est au cœur de l’esthétique impressionniste.
La toile cherche moins à représenter un paysage qu’à restituer la sensation visuelle d’un moment en plein- air.
La présence humaine est discrète mais essentielle,
Monet inscrit l’œuvre dans une modernité intime. Il ne s’agit ni d’une scène historique ni d’un paysage héroïque, mais d’un moment ordinaire de loisir.
La femme et l’enfant, probablement Camille Monet et leur fils Jean, incarnent cette vie moderne paisible que les impressionnistes aiment observer.
Le tableau ne raconte rien de spectaculaire, il montre un instant fugitif, presque banal, mais élevé à la dignité artistique par le regard du peintre.
Le redoublement des figures mérite une attention particulière.
Il ne faut pas forcément y voir les mêmes personnages saisis deux fois au sens narratif, mais plutôt un procédé de composition qui suggère la profondeur et le déplacement.
Cette reprise donne au tableau une temporalité légère, on a l’impression de voir plusieurs instants d’une même promenade condensés dans une seule image.
Monet introduit ainsi une sensation de durée sans recourir au récit.
Le paysage lui-même est typiquement impressionniste par son refus de la monumentalité. Il ne cherche ni l’effet sublime ni la dramatisation romantique.
C’est un coin de campagne, probablement près d’Argenteuil, observé dans sa simplicité quotidienne.
Pourtant , cette simplicité n’exclut pas la poésie, au contraire, elle la fonde.
Le charme du tableau vient précisément de cette alliance entre banalité du sujet et intensité de la perception.
On peut aussi lire l’œuvre comme une célébration de l’air libre.
Les figures ne dominent pas la nature, elles s’y inscrivent avec douceur.
Rien n’est conflictuel. Tout respire le calme, la fluidité, la saison estivale, le mouvement léger du vent dans les herbes.
Monet peint ici une harmonie provisoire entre l’être humain et son environnement, rendue perceptible par la lumière.
Les coquelicots illustrent parfaitement la rupture impressionniste avec la tradition académique. Au lieu d’un dessin précis et d’une composition fermement construite autour d’un sujet central, Monet propose une image ouverte, fondée sur la perception, la mobilité du regard et la vérité de la sensation.
Le tableau a pu paraître inachevé aux yeux des contemporains attachés aux normes classiques, il affirme pourtant une autre forme d’achèvement, celle de l’instant saisi.
Monet : « La couleur est mon obsession quotidienne, ma joie et mon tourment ».
Monet privilégie l’impression visuelle pure.
Les contours dilués et la rythmique colorée construite par l’évocation des coquelicots témoignent d’une approche où la sensation prime sur la description.
Il rassemble sur ce tableau figures et paysage et affirme sa modernité.
Il capte la lumière éblouissante, les attitudes, comme la transparence de l’atmosphère.
Les personnages sortent du tableau.
Monet a représenté un moment de bonheur simple, une promenade en famille dans la campagne française à la belle saison.
Conclusion
Monet ne songe qu‘à son art, ne vit que pour son art.
Geffroy : « j’ai souvent raconté comment, un jour, j’avais trouvé Monet devant un champ de coquelicots, avec 4 chevalets sur lesquels tour à tour, il donnait vivement de la brosse à mesure que changeait l’éclairage avec la marche du soleil».
Les Coquelicots est une œuvre majeure parce qu’elle condense les ambitions essentielles de Monet et de l’impressionnisme peindre la lumière, la couleur, l’instant, et faire d’un sujet ordinaire un véritable évènement pictural.
Grâce à une composition souplement ordonnée, à une palette lumineuse et contrastée, et à une touche vibrante qui privilégie l’impression sur le détail, Monet transforme une simple promenade dans un champ en vision poétique du monde moderne.
Le tableau apparait ainsi comme une célébration de la sensation visuelle, mais aussi d’un certain bonheur fragile, celui d’un moment de plein-air, et d’accord entre la figure humaine et la nature.
C’est cette alliance entre immédiateté sensible et équilibre profond qui fait la beauté durable des Coquelicots .
Source
Jean-Baptiste Duroselle –Une amitié modèle : Georges Clemenceau, Claude Monet, Gustave Geffroy – 1985







