Rogier van der Weyden (v.1399-1464)
Saint Luc dessinant la Vierge
1435-1440
Huile et tempera sur bois
Dim 137,5 x 110,8 cm
Conservé au Musée des Beaux-Arts de Boston
Le peintre
Il est né Roger de la Pasture en 1399 ou 1400. Son père était sculpteur.
Roger a dû faire des études universitaires car, en 1426, il reçut le titre de
« Maistre Roger de la Pasture ». Il débuta sa carrière assez tard, à l’âge de 27 ans, en tant qu’apprenti chez le peintre tournaisien Robert Campin dit le Maître de Flémalle avant de devenir maître indépendant en 1432.
De toute évidence il connaissait l’œuvre de Jan van Eyck, ses œuvres d’avant 1438 reflètent une influence indéniable du peintre du retable de Gand.
Plusieurs voyages dans différentes villes lui ont permis de diversifier ses connaissances et d’approfondir sa formation.
En 1435, il s’installe à Bruxelles, ville natale de sa femme, et adopte la forme flamande de son nom. En s’installant à Bruxelles, il devient le chef de l’école brabançonne.
L’année suivante il est nommé peintre de la ville, attirant l’attention de la cour de Bourgogne. Quelques années plus tard, il obtient le titre de bourgeois de Bruxelles.
Après la mort de Jan van Eyck, le duc de Bourgogne, Philippe le Bon devient un commanditaire important de Rogier Van der Weyden.
En 1450, Rogier Van der Weyden voyage en Italie où sa renommée l’a précédé. L’influence italienne sur le peintre flamand reste mineure.
Il visite Florence, Ferrare et Venise.
Jusqu’à sa mort, l’atelier de Van der Weyden, renommé dans toute l’Europe, réalise des commandes très importantes de la cour du duc de Bourgogne ou d’établissements religieux.
Le tableau
S’il peignait également des œuvres profanes, Rogier van der Weyden excellait dans la création de scènes religieuses poignantes qui suscitaient une profonde empathie pour la vie et les souffrances du Christ et de la Vierge.
Cette composition est très proche de La Vierge du chancelier Rolin de jan Van Eyck.
Ces plagiats étaient monnaie courante et ne portaient pas à conséquence.
Les historiens considèrent que Luc est un autoportrait de Van der Weyden.
Saint Luc était un médecin grec né à Antioche, converti au christianisme par l’apôtre Paul qu’il accompagna pendant ses voyages, jusqu’au martyre de ce dernier à Rome en 67. Luc mourut en Béotie à l’âge de 84 ans.
Selon la tradition chrétienne, Luc aurait peint plusieurs fois la Vierge Marie de son vivant.
Ce tableau a été réalisé pour la Guilde de Saint Luc de Bruxelles en 1435 pour la chapelle Saint-Luc, leur patron, dans la collégiale Sainte-Gudule.
Il s’agit d’une de ses premières œuvres après sa nomination comme peintre officiel de la ville.
Il existe beaucoup de copies de ce tableau dans des collections publiques ou privées, dans la galerie Wilezeck à Vienne, à Munich (Alte Pinakothek) et Bruges (musée Groeninge).
Composition
Saint Luc, saint patron des artistes, dessine à la pointe d’argent, sur une feuille de parchemin, les traits de la Vierge Marie tenant dans ses bras l’Enfant Jésus, à qui elle donne le sein.
La composition est resserrée dans une somptueuse loggia au carrelage à damiers s’ouvrant par les trois ouvertures d’une colonnade sur un jardin et des remparts crénelés.
Les deux personnages ont un aspect plus ou moins sculptural.
Au-dessus de la Vierge se trouve un dais terminé par un pinacle fleuronné.
Elle est assise avec humilité sur les marches du trône.
Les deux personnages se font pendants et s’équilibrent en une symétrie, à gauche Marie et à droite saint Luc.
Les traits un peu durs semblent taillés dans le marbre, ainsi que les draperies aux plis anguleux.
L’enfant Jésus est posé sur les plis du manteau de la Vierge, il s’apprête à téter.
Chaque personnage participe à l’action, y ajoute quelque chose, la complète.
Cette scène semble au regardeur tout à fait naturelle.
C’est le même portique à colonnes décorées de chapiteaux et bases ornementées, la même terrasse garnie de créneaux avec les deux petits personnages si naïfs et si pittoresques, la même rivière, la même perspective de ville, à quelques détails près que chez Van Eyck.
Deux colonnes corinthiennes délimitent un passage vers l’extérieur et guide notre œil vers les deux personnages accoudés aux remparts.
Par ce passage on voit un paysage lointain, avec ses rues et ses personnages, qui se mire dans le fleuve qui serpente jusqu’à l’horizon.
Les deux colonnes gothiques supportent un cintre richement fleuronné.
Rogier Van der Weyden encadre ses personnages dans une très belle architecture, des colonnes gothiques, une charpente discrète, un dais admirable.
Les couleurs sont froides.
Saint Luc est vêtu de rouge, la Vierge arbore un dégradé de bleus et de bruns.
Les tons sont juxtaposés et non pas mélangés.
Les colorations sont franches.
La lumière s’amuse, elle traine sur le dessin de Luc, éclaire le sein de Marie et le corps de l’enfant. Elle grimpe sur le tissu du dais rebondit tamisée sur le visage de Marie et éclaire le vitrail au dessus du passage.
Le paysage sert d’accompagnement, la ville est ceinte de murailles que dominent des clochers et des tours. La rivière a des eaux transparentes. Le ciel est limpide.
Ce fond apaise et tranquillise l’âme du regardeur.
Analyse
Au XVIe, Carel van Mander, historien de l’art flamand, écrivit que van der Weyden avait « grandement amélioré l’art de la peinture à travers ses œuvres en représentant les désirs et émotions de ses sujets, que ce soit le chagrin, la colère ou la joie ».
Van der Weyden a dû son succès à son style lyrique et à ses compositions inventives, qui furent beaucoup imitées, non seulement par les peintres, mais aussi par des sculpteurs, graveurs et créateurs de tapisserie.
Paradoxalement il ne se préoccupait guère de logique spatiale.
Ses interprétations délicates de thèmes courants engendrèrent des tableaux très spectaculaires et puissants.
Excellent dessinateur, il était plus soucieux de l’impact affectif de ses compositions que de la narration.
La force expressive des ses œuvres majeures demeure fascinante.
Van der Weyden est un peintre de l’intériorité.
Dans ses tableaux religieux il accentue l’intensité dramatique de la scène.
Il se focalise sur la psychologie des personnages.
Rogier apparaît à l’aube de la Renaissance de la peinture flamande comme un artiste à part, ayant un art et un sentiment qui lui sont propres, ne devant rien, sauf pour la couleur peut-être, à Jan Van Eyck, que les artistes de son temps reconnurent tous comme leur maître incontesté.
Si Jan Van Eyck fut le peintre attitré des cours et des gens de qualité de son époque, Rogier Van der Weyden fut celui du peuple croyant et souffrant.
Son seul but est d’émouvoir.
Rogier recherche de l’émotion par l’étude des passions reflétées sur la physionomie humaine. Sa couleur, sans égaler celle de Van Eyck sous le rapport de l’harmonie, en possède l’étonnante puissance, ses personnages, quoique de proportions moins heureuses, vivent et sentent, on lit sur leurs traits les sentiments divers qui les animent.
Ses scènes sont saisissantes, d’un effet dramatique pénétrant.
Ses œuvres dégagent une impression religieuse très forte.
Pour exprimer ses conceptions hautement spirituelles, Rogier fait appel à des procédés qui tiennent spécialement à l’art graphique et idéaliste qui fut celui du Moyen-Âge.
Ce mélange d’esprit novateur servi par une technique et un métier ayant des racines profondes dans l’art d’un autre âge, est l’une des caractéristiques de Rogier.
L’art de Rogier Van der Weyden touche les cœurs et parle à l’âme.
Rogier Van der Weyden voit avec son œil et voit avec son cœur.
Rogier fait revivre devant notre regard ses personnages , vivants, ils vont parler, nous dévoiler leurs pensées, nous dire la raison et la cause de leurs actes, de leurs faits et gestes ; initier le regardeur à cette mentalité simple et compliquée à la fois de l’homme du XVe, appartenant par tant de côtés encore au Moyen-Âge et par d’autres déjà à la Renaissance, aux temps nouveaux.
Jamais un peintre ne s’est trouvé pour lutter avec Van der Weyden dans l’expression de la tendresse, de la douleur et de la pitié.
Rogier exprime l’âme du peuple au milieu duquel il a vécu, dont il est l’émanation.
Le tableau est tendre et lyrique, à la fois naïf, sincère et exact.
Conclusion
Rogier Van der Weyden est, avec Robert Campin et Jan Van Eyck, le troisième grand fondateur de la peinture flamande du XVe.
Le flamand Rogier van der Weyden fut l’un des plus grands peintres du XVe.
Ses œuvres furent minutieusement décrites par les humanistes italiens.
Ses figures et ses compositions furent imitées en France, en Allemagne, en Italie et en Espagne.
C’est à l’enseignement de Rogier Van der Weyden et Van Eyck que l’on doit l’éclosion de l’école des Pays-Bas, ils ont décidé de l’orientation de l’art septentrional vers les réalités tangibles, vers le naturalisme vivifiant qui a été leur force et leur grandeur.
L’influence de Rogier Van der Weyden sur ses contemporains fut considérable. Tous procèdent plus ou moins de lui, qu’ils aient ou n’aient pas reçu ses leçons, travaillés dans son atelier ou sous sa direction.
Son épitaphe fut ainsi libellée :
« Sous cette pierre, Roger, tu reposes sans vie, toi dont le pinceau excellait à reproduire la nature. Bruxelles pleure ta mort ; elle craint de ne plus revoir d’artistes aussi habiles. L’art gémit aussi, privé d’un grand maître que nul n’a égalé ».
Rogier Van der Weyden est un des artistes les plus nobles, les plus purs et les plus religieux que non seulement l’art du XVe, mais encore l’art de toutes les époques ait produit.
Sources :
Louis Maeterlinck – Rogier Van der Weyden et les « Ymaigiers » de Tournai- 1900
Paul Lafond , conservateur du musée de Pau – Roger van der Weyden – 1912








