Judith et sa servante avec la tête d’Holophrène – 1623-1625 – Artemisia Gentileschi

Artemisia Gentileschi (1593-1656)

Judith et sa servante avec la tête d’Holophrène

1623-1625

Huit sur toile
Dim 187,2 x 142 cm

Conservé au Détroit Institute of Arts (DIA), Michigan 

 

 

Le peintre

Artemisia Gentileschi apprend le dessin et la peinture dans l’atelier paternel.
Artemisia Gentileschi est la fille d’Orazio Gentileschi, un des meilleurs disciples de Caravage. Fille aînée des six enfants d’Orazio Gentileschi de Lomi, elle œuvre depuis ses douze ans comme les autres apprentis de l’atelier, à moudre des pigments, fabriquer des pinceaux, préparer des toiles et brosser les fonds.
La filiation artistique entre Caravage et Artemisia Gentileschi remonte à sa première jeunesse. À quinze ans alors qu’elle assume les tâches domestiques de la maisonnée sa mère ayant disparu, elle se met à l’école du caravagisme.
Elle adopte le clair-obscur et le naturalisme caravagesques.
Cloîtrée par son père, elle est dès ses premiers essais son propre modèle- et le sera sa vie durant, à une époque où la papauté interdit de déshabiller des modèles féminins.
Artemisia connaitra le succès à Florence.
Elle est la première femme à être admise à l’Académie de dessin.
Le Grand duc,  Cosme II de Médicis et sa mère la Grande duchesse Christine de Lorraine, petite fille de Catherine de Médicis, apprécient son talent.
Artemisia connait Galilée le physicien avec lequel elle entretiendra longtemps une correspondance.
De 1614 à 1620 elle est à Florence.
De 1621 à 1630 elle est à Rome et Venise.
De 1630 à 1653 elle est à Naples et en Angleterre.
Rare femme de son temps à rayonner grâce à son talent de peintre caravagesque, elle incarne aussi l’image de la résilience. Violée à 17 ans par l’un de ses professeurs, puis humiliée lors d’un procès douloureux, elle exorcise ce crime odieux à travers la peinture.
Adepte des grandes héroïnes, elle a revisité les thèmes bibliques liés à la pudeur féminine ou à la vengeance en y apportant un écho personnel.
Tout au long de sa vie Artemisia ne cessera jamais de peindre et d’améliorer son style, choisissant des sujets et des thèmes  plutôt traités à son époque par des artistes masculins.
Elle meurt en 1656, à plus de soixante ans. Elle qui se voulait romaine, est enterrée en l’église San Giovanni dei Fiorentini à Naples.

 

 

Le tableau 

C’est une illustration d’un épisode de l’Ancien Testament.

Cette œuvre montre la princesse juive Judith et sa servante s’apprêtant à fuir après avoir décapité le général assyrien Holophrène.

Alors que la tension psychologique, amplifiée par le décor nocturne et la lumière vacillante des bougies, est à son comble, les deux femmes se figent sur place, sans doute en réaction à un bruit.

Artemisia consacrera  cinq tableaux à cette histoire.
Deux autres versions existent l’une au musée des Explorations du monde à Cannes en France, l’autre au musée de Capodimonte à Naples en Italie.

Ce tableau a souvent été interprété comme une allusion au viol subi plus jeune par Artemisia. Judith aurait les trais d’Artemisia, Holopherne ceux d’Agostino Tassi, le violeur.

Donatello, Botticelli, Mantegna, Giorgione, Le Titien, Rubens, Le Caravage, Horace Vernet  et même Klimt ont travaillé le sujet.

 

 

Composition 

La scène est resserrée.

Les femmes sont actives.
Judith est forte, déterminée et soutenue par sa servante qui participe aussi à l’action. Elles sont complices.

La composition de ce tableau résonne comme une vengeance liée aux traumatismes de la propre vie de l’artiste.
Les personnages ont des corps solides, ancrés dans le réel.

Artemisia utilise la perspective de façon audacieuse, vue de dessous, elle accentue ainsi la présence de ses personnages et leur donne de la puissance.

Artemisia utilise une palette sobre et efficace : terre d’ombre naturelle, rouge de garance, cinabre, ocre rouge, blanc de plomb et noir de charbon ou noir de vigne dans les ombres les plus profondes. Les chairs sont modelées en couches transparentes, tandis que les détails sont posés en dernier, avec une touche plus pâteuse.

Judith est debout légèrement penchée vers l’avant, elle tient fermement dans sa main droite une épée dont elle vient de servir pour trancher la tête d’Holophrène.
Sa main gauche , emphatiquement levée vers le ciel, projette une ombre sur son visage. 

La lumière découpe les formes sans les flatter.

L’éclairage théâtral et son réalisme émotionnel en font une scène proche du Caravage lui-même.
Cette source de lumière artificielle au milieu de l’obscurité amplifie le caractère poignant de la scène et lui donne un aspect théâtral accentué par la grande draperie rouge qui orne le coin supérieur droit de la composition.

Le geste suppliant de Judith associé aux couleurs somptueuses et à l’illumination des personnages, dans la pénombre, dramatise le danger de la situation.   

Artemisia insiste sur le ressenti intérieur, ici l’inquiétude, la vulnérabilité.

Artemisia a une manière très personnelle de lier passion et mort, Eros et Thanatos.

 

 

Analyse 

Artemisia Gentileschi en représentant des sujets d’histoire fait preuve d’un caractère révolutionnaire.

Artemisia est en compétition avec ses camarades masculins.
Elle choisit des héroïnes bibliques violentes.
Ses revendications sont menées aux coups de pinceaux.
Judith chez Artemisia occupe une dimension socio-culturelle alternative et fortement opposée à celle de la féminité traditionnelle.
Cette héroïne religieuse semble effacer l’atrocité de l’acte criminel par sa mission divine, mais permet également de proposer une féminité active engageant toutes les femmes, légendaires ou réelles.

Artemisia représente sa servante jeune et participant au geste criminel.

Ici le thème de la décapitation inverse les rôles entre l’homme et la femme, le bourreau et la victime. De la Méduse à Judith le retournement de situation est frappant : la Gorgone -qui pétrifiait les hommes par son regard- avait été vaincue et décapitée par Persée, tandis que dans le récit biblique c’est Judith qui vainc et exécute Holophrène.

Artemisia se sert de la peinture comme un exutoire à ses épreuves personnelles.

La puissance du geste, les traits impassibles de Judith transpercent le cadre.
C’est l’homme Holophrène, colonisateur et oppresseur des peuples, qui est écrasé et la femme qui agit. 

Le regardeur ressent l’infaillible détermination de Judith et sa servante.
La composition contribue à comprendre la légitimité évidente de l’assassinat d’Holophrène.

La véritable contribution d’Artemisia au monde de la peinture consiste à insérer dans ses toiles un élément féminin fort et irrépressible. Ses héroïnes sont puissantes et indépendantes. C’est une véritable révolution dans la représentation des scènes traditionnelles.
La Judith d’Artemisia est un alter ego de l’artiste, elle perpètre le meurtre contre Holophrène/Tassi délibérément : ses yeux ne fuient pas, elle est forte, déterminée et consciente de son acte.

De Marie-Madeleine à Santa Caterina, d’Esther à Judith, Artemisia n’a pas seulement réinterprété la douleur d’un viol infligé à une femme, mais a également donné la parole aux femmes et a affirmé leur position dans l’histoire de l’art.

Artemisia prête ses traits  comme une manière d’autoportrait cathartique, d’identification ou de projection d’elle même via ces sujets féminins forts.
Suivant l’exemple de Caravage, Artemisia place des témoignages poignants dans un contexte religieux mouvementé qui n’hésite pas à faire preuve de violence pour affirmer sa position et faire asseoir son autorité.
Passé cet aspect brutal, il émane une très grande sensibilité de l’art de cette artiste, soucieuse et attentive au monde qui l’entoure et à ses bouleversements. 

Ces aspects sont renforcés par l’utilisation de l’obscurité et le travail de la lumière au sein des toiles. Une utilisation de la lumière bien spécifique qui marqua une grande partie de la production picturale de la première moitié du XVIIe européen.  

Au-delà d’Artemisia, Caravage a influencé avec lui une lignée d’artistes dans toute l’Europe. C’est le cas de Valentin de Boulogne qui lui aussi a fait de ses toiles un cri nous racontant la violence, les tensions et les aspirations spirituelles de son temps.
Le Caravage et ses héritiers se perpétuent  dans un même élan pictural : celui d’un art où la violence révèle paradoxalement la force de l’esprit.

Artemisia Gentileschi a ouvert une brèche dans la tradition picturale par le biais d’une nouvelle iconographie associée à la féminité.

Artemisia rivalise constamment d’ingéniosité et affirme son indépendance, elle crée son propre atelier à Naples, voyage en Europe pour obtenir la reconnaissance de l’aristocratie et le soutien financier de la famille Médicis.
Elle parvient à mettre en lumière des personnalités féminines qui contrecarrent la violence banalisée des hommes et à détourner les codes artistiques de la Contre-Réforme en les bousculant, en y apposant un point de vue diamétralement opposé.

Artemisia peint pour témoigner, agir et transmettre.

 

 

Conclusion 

Artemisia Gentileschi est une véritable légende du féminisme !

Artemisia Gentileschi a connu pendant sa vie un succès artistique remarquable.
Cette grande artiste sera oubliée après sa mort. 

Sa réhabilitation commencera en 1916 avec l’essai de l’historien de l’art Roberto Longhi intitulé Gentileschi Père et fille.

Le mouvement féministe s’intéressera également à elle à la fin du XXe et des romans lui seront consacrés.

Aujourd’hui ses toiles sont dans les plus grands musées du monde.
Son nom est associé à un regard singulier sur la peinture d’histoire : incarnée, émotionnelle, revendicative sans être démonstrative.

 

 

 

Sources : 
FC – Être femme : Peindre la violence par la violence-2015
Nathan Faucon : Judith et Holopherne par Caravage et Artemisia Gentileschi -2025
Biographie : du magazine Beaux Arts.