Insertions en circuits idéologiques : Projet Coca-Cola – 1970 – Cildo Meireles

Cildo Meireles (1948-…)

 

Insertions en circuits idéologiques : Projet Coca-Cola 

1970

Bouteilles en verre et texte sur verre
H : 25 cm

Conservé au centre Pompidou à Paris 

 

 

L’artiste 

« Cildo Meireles est un plasticien et sculpteur brésilien. C’est une figure majeure de l’art conceptuel.
Il est principalement connu pour ses installations dont la plupart expriment une résistance à l’oppression politique brésilienne. Cildo Meireles explore souvent les thèmes de la résistance contre la dictature militaire du Brésil et l’oppression sociopolitique plus large.
Ses œuvres souvent de grandes tailles et denses, encouragent l’interaction du regardeur. »
Ses œuvres interactives font du regardeur, une partie de l’expérience artistique, invoquant souvent une réponse phénoménologique.
« Né à Rio de Janeiro, Meireles a montré très tôt une passion pour le dessin et les relations spatiales. Enfant, son intérêt créatif a été nourri par son père, qui travaillait pour le Service brésilien de protection des Indiens. Ce rôle a conduit la famille à voyager beaucoup dans le Brésil rural, ce qui a profondément influencé la perception de Meireles des cultures indigènes et de leur marginalisation dans la société brésilienne.
Meireles a commencé ses études d’art à la Fondation culturelle du District fédéral de Brasilia en 1963. À la fin des années 1960, il a été initié aux œuvres d’Hélio Oiticica et de Lygia Clark, ce qui l’a conduit au mouvement néo-concret, qui explorait la dissolution des frontières entre l’art et la vie. Son éveil politique s’est produit lors d’une manifestation contre la dictature militaire du Brésil en 1964, qui a ensuite influencé les thèmes politiquement chargés de son art.
D’abord centré sur le dessin, Meireles se tourne vers l’art de l’installation en 1968, créant des environnements interactifs qui explorent des concepts éphémères. Ses premières œuvres, comme Virtual Spaces -1968, s’intéressent à la géométrie spatiale et à la relation entre les objets et leur environnement.
Meireles a été une figure clé dans la fondation de l’Unité expérimentale du Musée d’art moderne de Rio de Janeiro en 1969 et a coédité la revue d’art Malasartes en 1975.

 

 

Les bouteilles 

L’art conceptuel ne cherche pas à séduire le regard par l’esthétique, mais à stimuler la réflexion. 

Après le précédent établi par Marcel Duchamp, les artistes conceptuels ont
« dématérialisé » l’art pour souligner l’importance des idées et des concepts qui les sous-tendent. Ils ne s’intéressent pas aux problèmes de savoir-faire ou de forme liés à un support particulier, mais plutôt à la définition de l’art en tant que tel.
On ne peut sous-estimer l’importance de Duchamp, surtout sur les jeunes artistes américains qui cherchaient une alternative à la domination de l’expressionnisme abstrait à New-York après la Seconde Guerre mondiale.
Les ready-mades de Duchamp -des objets trouvés exposés comme art- défiaient toutes les notions habituelles de l’art : ils n’étaient pas beaux, ils n’exprimaient rien de personnel sur l’artiste, ils n’avaient rien d’originaux ou d’uniques, ils n’étaient pas l’œuvre de l’artiste. Ces objets devenaient de l’art simplement parce que Duchamp avait choisi de les qualifier comme tels, et qu’il pouvait le faire parce que le monde de l’art le considérait comme un artiste.
Pour les artistes conceptuels, Duchamp a prouvé que l’art n’est pas défini par les qualités d’objets précis, mais par le discours autour d’eux en tant qu’œuvres d’art, discours générés par les artistes, les critiques et les historiens d’art, mais aussi par les musées, les galeries et les publications spécialisées.

L’article de LeWitt : Propos sur l’art conceptuel -1967 publié par le magazine Artforum, a permis de confirmer certains des principes communs à nombre d’artistes conceptuels.
Il écrit : « Dans l’art conceptuel, l’idée ou le concept est l’aspect essentiel de l’œuvre…tout est planifié et décidé en amont et l’exécution est anecdotique. »

L’art conceptuel est le reflet d’une nouvelle approche du monde et d’une représentation renouvelée. 

L’intention de Cildo Meireles est de représenter le tableau en lui même.

Les bouteilles ne sont plus réalisées pour leurs qualités plastiques, mais pour leur potentialité à évoquer une idée.

Paul Ricœur : « la dure loi de la création est de rendre de la façon la plus parfaite la vision du monde qui anime l’artiste » 

L’œuvre est contenue en partie dans l’attitude de Cildo Meireles.
Ces bouteilles sont présentées comme une suggestion, une impulsion, elle sont singulières. Puisque le sens n’émerge pas naturellement de ces bouteilles, elles sont avant tout les traces d’une réflexion, d’une attitude, d’une intention. Les bouteilles sont une forme tangible d’une idée, d’un concept.
Les bouteilles et l’état d’esprit de l’artiste forment un tout, l’œuvre.

Cette œuvre est inséparable du vécu de l’artiste.
Les bouteilles sont moins une finalité qu’un élément accessoire et transitoire par rapport au dispositif d’existence que représente la pratique artistique.

Cette œuvre est de l’art en partie parce qu‘elle est présentée dans un musée.

Avec une combinaison d’anglais et de portugais, Cildo Meireles ajoute son propre texte sur des bouteilles de Coca-Cola – recette de cocktail et slogans politiques critiques comme « Yankees Go Home  ! ».
En remettant les bouteilles en circulation, Cildo Meireles a ajouté sa voix aux échanges permanents de biens de consommation, et défié la stricte censure d’état de son Brésil natal.

Ces bouteilles n’ont pas de valeur en elles et demandent à être enrichi du monde propre de son créateur.

La valeur et la durabilité de cette œuvre tient à son impact sur autrui.
Cildo Meireles prend en considération le regardeur au cours de son processus de création et les interprétations multiples qu’il fera de son travail.
Ce choix de bouteilles, une fois exposé dans un musée,  cesse d’être une œuvre d’art, car ces bouteilles doivent circuler pour que le message de l’artiste soit vu par le public auquel il s’adresse.

Le regardeur fait face à quelque chose d’inhabituel, de surprenant qui attire son attention.
Entrer en relation avec l’œuvre pour le regardeur a une dimension réflexive.
En regardant cette œuvre le regardeur tente de la rattacher à son histoire personnelle, il tente de lui donner du sens.
Le regardeur se l’approprie à sa façon.

Cildo Meireles bouscule les repères du regardeur.
Quelles ont été ses motivations pour aligner trois bouteilles de Coca-Cola.
Pourquoi a-t-il créer cette œuvre.
Comment est-il impliqué.
Quelle est son interprétation, comment s’est-il engagé dans cette œuvre.
À quoi pensait-il en créant cette œuvre. Quelle est sa relation au monde.

Cildo Meireles montre au regardeur autre chose que trois bouteilles. 

L’artiste fait quelque chose à la marge.
Son regard est décalé. Il déplace les frontières de l’art.

L’art permet une ouverture d’esprit et l’artiste apporte une autre vision, une autre approche de sa réalité.

Le regardeur est stimulé par cette idée inconnue, trois bouteilles et des slogans.
Doter ces bouteilles de valeur et de sens suppose de passer par un discours que ces bouteilles contiennent mais ne laissent pas transparaître.

Ce bouteilles ne sont qu’un point de départ vers l’œuvre.
L’œuvre se situe entre les bouteilles et le regardeur, au milieu de leur relation.

L’œuvre rassemble un ensemble d’idées reléguant sa réalisation au second plan.
Cildo Meireles s’inspire de l’agitation socio-politique et des idées contestataires de son pays. Il donne lieu a une installation qui vise à construire des situations et des dynamiques susceptibles d’ouvrir à chaque regardeur la possibilité d’exercer une curiosité critique sur son quotidien et de s’impliquer dans des processus qui le transforment.
Cildo Meireles cherche à émanciper le regardeur de l’ordre établi.

Le sens  n’émerge pas naturellement des bouteilles, elles sont avant tout des traces d’une réflexion, l’enregistrement d’une action, d’une attitude, d’une intention.
Les bouteilles et l’état d’esprit de l’artiste forment un tout, l’œuvre.

L’enjeu de l’art serait de créer un autre monde,  à voir un monde autrement, celui dans lequel l’artiste agit depuis sa perspective.

Le regardeur réclame d’accéder à son monde propre, lui permettant de créer du sens à sa façon et de faire œuvre des bouteilles exposées.
Les bouteilles ont alors la fonction d’intermédiaires et l’œuvre est en quelque sorte instable, en mouvement permanent.
Le sens n’est pas connu dans les bouteilles mais dans leur relation au regardeur.

De part leur emprise par le musée, des bouteilles qui ne sont initialement pas prévues pour être exposées le deviennent.

Et pour le regardeur, le plaisir de regarder vient d’une émotion, il apprécie l’installation et ne cherche pas à lui trouver un sens. Il pense qu’il aurait pu lui aussi, aligner trois bouteilles. Le regardeur fait face à quelque chose d’inhabituel dans le contexte où il se trouve. Il s’engage dans une action pour comprendre et réduire la tension. Il construit du sens personnel, regarde les bouteilles par rapport à lui, qu’elles lui disent quelque chose.
Les bouteilles opèrent une tension qui demande à être résolue. Ce qui est compris n’est pas forcément ce qui était à comprendre.

L’esprit conceptuel ménage continuellement cette marge d’interprétation entre l’image et le mot, l’esprit et la chose.
Les bouteilles sont un moyen, un lieu de transition, elles n’ont de valeur que dans la relation qu’elles permettent.

Les bouteilles n’ont qu’une valeur relative et c’est la relation du regardeur à l’objet qui fait émerger l’œuvre.

Les bouteilles exposées ne sont pas encore l’œuvre pour le regardeur, l’œuvre se situe dans un « au-delà des bouteilles ».
L’œuvre se situe dans l’échange entre le regardeur et la relation qu’à entretenu l’artiste avec le monde.
L’œuvre est en partage permanent. 

Les bouteilles dans l’art conceptuel, n’ont jamais de forme finale, elles s’incarnent différemment selon les territoires par lesquels elles passent.

Cildo Meireles est conscient que cette œuvre n’est pas complète et doit être complétée et achevée dans la situation dans laquelle elle est présentée. Il invite le regardeur à contribuer à la fabrication du sens de l’œuvre pour en achever la signification.

Chaque regardeur a une relation propre avec l’œuvre.
Chaque regardeur voit son œuvre, elle a un nouveau sens pour chacun, l’œuvre est polymorphe.
Le sens n’est pas connu dans les bouteilles, mais dans leur relation au regardeur.
Les bouteilles ont de la valeur dans l’expérience qu’elles procurent.

La couleur est réaliste, c’est la couleur de la boisson Coca-Cola.

L’éclairage frontal des bouteilles est important, il est dynamique, il permet au regardeur de lire les slogans inscrits.
L’éclairage permet de voir les détails de l’œuvre, le regardeur en tire des considérations.

L’ensemble fait travailler l’imaginaire du regardeur.

Cildo Meireles est un artiste conceptuel, il a à cœur de concerner des regardeurs non initiés à l’art. Sa pratique, inspirée de l’agitation socio-politique et des idées contestataires de son époque, donne lieu à des projets qui visent à construire des situations et des dynamiques susceptibles d’ouvrir à chacun la possibilité d’exercer une curiosité critique sur son quotidien et de s’impliquer dans des processus qui le transforment.

« En réponse à la censure du régime militaire brésilien, Meireles a développé les Insertions dans les circuits idéologiques (1970-1976), un projet artistique subversif dans lequel il a imprimé des messages politiques sur des objets du quotidien comme des bouteilles de Coca-Cola et des billets de banque.
Cela lui a permis de critiquer le capitalisme et l’autoritarisme sans confrontation directe. Bien que son travail reste politiquement chargé, il a évolué vers des critiques plus subtiles. »

Avec ces bouteilles de Coca-Cola, Cildo Meireles cherche à provoquer une prise de conscience publique sur le consumérisme et l’oppression politique.

 

 

Conclusion 

« Cildo Meireles est une figure pionnière de l’art conceptuel, avec ses installations politiquement chargées offrant une critique puissante des problèmes mondiaux et locaux. Sa capacité à associer engagement sensoriel et commentaire sociopolitique profond continue de résonner dans le monde de l’art contemporain, faisant de lui une figure essentielle de l’histoire de l’art latino-américain et mondial.

La première grande exposition de son œuvre au Royaume-Uni a eu lieu à la Tate Modern en octobre 2008, marquant pour a première fois qu’un artiste brésilien était honoré d’une rétrospective complète à la Tate.
Cette exposition a ensuite été transférée au Museum d’Art Contemporain de Barcelone, puis au Museo Universitario Arte Contemporáneo (MUAC) de Mexico, où elle a été présentée jusqu’en janvier 2010.

L’œuvre de Cildo Meireles a été présentée sur la scène internationale, notamment lors de plusieurs éditions de la Biennale de Venise (37e, 50e, 51e et 53e) en Italie, ainsi que de la Biennale de São Paulo (16e, 20e, 24e et 29e). Sa présence s’étend à la Biennale d’Istanbul en Turquie (6e et 8e éditions), au Festival international d’art des Lofoten en Norvège, à la Biennale de Lyon en France (11e et 14e éditions) et aux prestigieuses expositions Documenta en Allemagne (9e et 11e).

En 2023, Meireles a reçu le prix Roswitha Haftmann, la plus prestigieuse distinction européenne, ce qui en fait le premier lauréat latino-américain depuis plus de deux décennies. Tout au long de sa brillante carrière, il a également remporté de nombreuses autres distinctions nationales et internationales, notamment le prix Faz Diferença d’O Globo en 2019, le prix ABCA en 2015, le prix Velazquez des arts visuels de Madrid en 2008, le prix APCA en 2007, un doctorat honorifique en beaux-arts de San Francisco en 2005 et le titre d’Officier de l’Ordre des Arts et des Lettres de Paris en 2005, entre autres.

Cildo Meireles est surtout connu pour ses contributions à l’art conceptuel et à l’installation. 

Il a été fortement influencé par le mouvement néo-concrétiste brésilien, en particulier par des artistes comme Hélio Oiticica et Lygia Clark, qui se concentraient sur les expériences sensorielles et l’interaction avec le spectateur.
Le travail de Meireles examine souvent les questions de pouvoir, de contrôle et d’idéologie, avec des thèmes récurrents tels que l’oppression, l’histoire coloniale et la marchandisation de la vie quotidienne.

Les œuvres de Meireles sont conservées dans de nombreuses collections publiques de premier plan à travers le monde, notamment au Museum of Modern Art (MoMA) de New York, à la Tate de Londres et au Stedelijk Museum voor Actuele Kunst de Gand, en Belgique. Ses œuvres font également partie des collections de l’Instituto Inhotim de Brumadinho, MG ; du MAC – Niterói ; du 21st Century Museum of Contemporary Art de Kanazawa, au Japon ; de la Fundação Serralves de Porto, au Portugal ; du MACBA de Barcelone, en Espagne ; du Centre Georges Pompidou de Paris, en France ; du Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofía de Madrid, en Espagne ; du Museum für Moderne Kunst de Francfort, en Allemagne ; du Los Angeles County Museum of Art (LACMA) aux États-Unis ; de l’Art Institute of Chicago ; du New Museum de New York ; du MASP et du MAM-SP de São Paulo ; du MAM-Rio de Rio de Janeiro ; et de la Pinacoteca de São Paulo. »

 

 

 

Sources :

Thèse de Marine Thebault : Une approche relationnelle de l’exposition muséale : Repenser la conception de l’expérience visitorielle dans les musées d’art à travers l’art conceptuel.
Pour la biographie,  article de Selena Mattei – 2024 : Cildo Meireles : Artiste conceptuel brésilien et pionnier de l’installation.

Untitled – 1962 – Robert Ryman

Robert Ryman (1930 -2019 )

Untitled 

1962

Huile sur toile de lin
Dim 176 x 176 cm

Conservé à New-York dans la Greenwich Collection 

 

 

Le peintre 

Quand Robert Ryman quitte le Tennessee pour New-York, en 1953, il se destinait à une carrière de saxophoniste. Il occupe un poste de gardien de salle au MoMA et à force de voir des œuvres, il commence à s’interroger sur elles, savoir comment la peinture se faisait concrètement.
Robert Ryman est autodidacte. Il n’a pas fait d’école d’art. Sa rencontre avec les expressionnistes abstraits le conduisit à s’essayer à la peinture.
De cette approche prosaïque est née l’une des aventures artistiques les plus radicales de la modernité. C’est Rothko qui lui a appris que les peintures doivent être traitées comme des entités physiques intégrales. C’est Rothko qui lui
« montre » que l’on peut ne pas finir un tableau, qu’il est possible de produire une intensité chromatique unifiée même si on ne rejoint pas les sacro-saintes limites topographiques du tableau.
Il s’orienta dès 1955 vers la monochromie, et fera du blanc sa couleur unique au milieu des années 1960.
Robert Ryman expose pour la première fois ses Standard Séries (des touches de peinture monochrome blanches sur des feuilles métalliques) à la Bianchini Gallery de New-York, en avril-mai 1967 : ce travail est le résultat d’une recherche antérieure de deux ans.

 

 

Le tableau 

« La question n’est pas quoi peindre mais comment le peindre. »
Le format carré et la couleur blanche auxquels se restreint Robert Ryman dirigent l’attention sur les nuances infinies des éléments constitutifs du processus pictural et de la perception de l’œuvre – texture, touche, surface, support, espace.

En 1962, Robert Ryman crée quatre tableaux où d’épais tortillons de peinture blanche, appliqués en gestes vifs, viennent recouvrir une sous-couche de couleur, ici le bleu et rouille, posés sur un support de lin.
Les coups de pinceau dynamiques créent des mouvements torsadés que l’artiste arrête près des bordures de la toile, laissant la teinte ocre du lin nu encadrer la composition, mais aussi y ajouter une quatrième couleur.

Cette  composition picturale offre d’infinies possibilités, le travail de la touche, l’épaisseur de la couleur, les variations de tonalités, le marquage du bord, la profusion de filaments blancs sous lesquels émergent des notes colorées.

Le blanc est pour Robert Ryman la condition à partir de laquelle il est possible de voir les autres aspects constitutifs du tableau, de les révéler plutôt que d’en détourner l’attention par l’emploi d’autres couleurs.

Le peintre évacue les formats traditionnels en histoire de l’art.
Robert Ryman choisit un format carré et le privilégie pour sa neutralité.

Robert Ryman réfléchi à tout ce qui procède de la visibilité de son tableau.
Ne pas gommer les propriétés pratiques de la peinture devient une manière de la faire exister.

Robert Ryman a découpé un carré de lin sur lequel il a posé des touches de blanc qui semblent aller dans tous les sens, ce n’est pas un monochrome.
C’est audacieux. C’est la vie de la peinture.

Robert Ryman : « L’utilisation du blanc dans mes peintures est venue quand j’ai réalisé que cela n’interfère pas. c’est une couleur neutre qui permet une clarification des nuances dans la peinture. Cela rend d’autres aspects de la peinture visibles qui ne seraient pas si clairs en utilisant d’autres couleurs. »

L’art est vivant, parce que Ryman le fait vivre.
Robert Ryman joue avec le lin, il passe des touches de peinture blanche en laissant des espaces qui montrent la toile, il passe une, deux, ou trois touches de peinture, créant un rythme propre, et ces rythmes sont décalés comme des notes sur une partition.

Fait-on un tableau comme on joue un morceau de musique. Le tableau a-t-il une vibration analogue à celle du son propagé dans l’espace.

En laissant trainer son regard sur le tableau, le regardeur croit entendre le rythme de douces variations de jazz.

La lumière est indispensable pour activer la réalité du tableau et percevoir ses nuances, reliefs des touches, fourmillement, fond coloré, à l’intérieur de son apparente homogénéité. La lumière accroche la matière, révèle ses reliefs.
Cette lumière est à la fois celle du tableau lui-même que l’usage du blanc permet de réfléchir et celle de l’éclairage du tableau.
Léclairage achève le tableau et en révèle la présence.

Dans son atelier Robert Ryman travaillait avec un éclairage artificiel, il savait comment ses peintures réagiraient une fois exposées à la lumière naturelle. Il aimait la douceur de la lumière de février et aimait exposer à cette époque de l’année chaque fois que c’était possible.

Robert Ryman a crée une œuvre sans cadre.
« Il invite le regardeur à se questionner sur les limites : où finit le tableau et où commence le  mur. » 

L’absence de sujet offre ici une portée méditative à la matière.
Ce tableau est une expérience subjective, active et sensible ;  regarder c’est ressentir, pas abstraire.

Comme chez Monet, Robert Ryman prouve qu’il peut peindre indéfiniment à partir des mêmes éléments sans jamais produire la même œuvre.

La forme carrée échappe à la classification de portrait ou de paysage, et la couleur blanche possède une expression neutre.

Une neutralité qu’il confirme en ne nommant pas ses œuvres.

 

 

Analyse 

Robert Ryman a toujours été, non ignorant mais réfractaire à l’art de son temps.
Ses monochromes manifestent d’abord une rupture avec l’expressionnisme régnant, même si la peinture de Mark Rothko l’a beaucoup influencé.
Cette volonté d’émancipation animait d’autres artistes dans les années 1960, notamment les plasticiens du Pop Art et de l’art minimal.
Si Robert Ryman rejetait l’imagerie du consumérisme qu’investissait le Pop Art, son lien au minimalisme était en revanche plus complexe.
La plupart des minimalistes, à l’instar de Donald Judd, reniaient l’illusionnisme de la peinture figurative et abstraite pour une forme sculpturale inscrite dans l’espace réel.
Ceux qui continuaient de peindre, comme Frank Stella, rejetaient la facture expansive de l’expressionnisme abstrait et privilégiaient de strictes formes géométriques.

Robert Ryman fait le choix de la peinture, mais l’importance qu’il donnait au rapport du tableau à son propre support, et au support mural auquel il s’accroche (il jouera sur la distance ou sa proximité au mur, et finira par rendre volontairement apparentes les attaches qui l’y fixent) le rapprocha du souci minimaliste d’une œuvre connectée à l’espace environnant et affirmée comme objet littéral.

Pour saisir le travail de Robert Ryman, il est essentiel de l’envisager dans sa continuité des enjeux picturaux du début du XXe, plutôt que dans son contexte contemporain.
L’abstraction moderne avait montré que la peinture pouvait avoir pour seul objet l’exploration formelle -couleur, geste, forme et composition- sans visée narrative ou représentative.

Délesté de tout contenu qui lui soit extérieur, le travail de Robert Ryman réduit à l’extrême les questions de couleur et de composition au profit  du processus et de la construction.

Paul Cezanne et Henri Matisse ont beaucoup impressionné et influencé Robert Ryman : Cezanne par l’architecture de l’espace pictural, Matisse par la facture, l’assurance du geste et le sens de l’immédiateté.

Robert Ryman s’intéresse à la peinture et à ce qu’elle est, à ce qui la compose et à ce qui se produit quand on modifie ses variables : le pinceau, le support, la taille, la matière, la couleur, il rend visible la matérialité de la peinture et la manière dont elle influe sur la présence du tableau.

Par ses coups de pinceaux sur le lin, son sens de la juxtaposition, de la composition du mixage des teintes Robert Ryman réalise un tableau stimulant pour le cerveau du regardeur. C’est la revanche de l’esprit sur la forme.

Ryman : « Le blanc a tendance à rendre les choses visibles. Avec le blanc, on ne voit pas seulement des nuances ; on voit plus que cela ».

Dans ce tableau le blanc est employé comme révélateur des différentes nuances au sein du tableau, des traits de pinceaux, de sa luminosité, et des différents éléments qui viennent structurer la composition.

Robert Ryman centre sa peinture sur l’objet et son rapport à l’espace.

Ryman : « Je m’intéresse à l’espace réel, à la pièce elle-même, à la lumière réelle et à la surface réelle ». 

L’artiste n’a jamais voulu être considéré comme un peintre abstrait, car il n’y avait aucun processus d’abstraction dans la réalisation de ses tableaux, aucune purification progressive de la représentation ou de la figuration. 

Robert Ryman tente d’établir un nouveau rapport entre le tableau et le regardeur.
Tous les filaments blancs de ce tableau sont conducteurs d’expressivité.

 

 

Conclusion 

Robert Ryman s’est affirmé comme l’un des peintres américains les plus importants de sa génération.
Il explore inlassablement le  blanc dans ses tableaux, cette recherche, il la développe à travers une multitude de médias, de supports, d’outils, de factures, de mode de représentation de ses travaux d’où l’extrême diversité de son œuvre. Il se concentre sur les spécificités propres de son médium, interrogeant la surface de l’œuvre, ses limites, l’espace dans lequel elle s’intègre, la lumière avec laquelle elle joue.

L’œuvre de Robert Ryman est riche d’inventivité en interrogeant le rapport à la matière, à l’espace comme à la musicalité.

Robert Ryman a consacré l’essentiel de son travail artistique à analyser les fondements de la peinture.

Comprendre comment fonctionne la peinture et ce qui s’opère quand on en modifie les paramètres matériels.

Chaque œuvre est différente et requiert de la part du regardeur un oeil actif.
L’œuvre de Ryman est un gisement de recherches, de nuances et d’inventivité.
Ses supports aussi variés que le Plexiglas, l’aluminium, le lin et le papier, résument la plasticité de sa démarche.

Robert Ryman récuse, pour ce qui le concerne, la notion de monochromie.
Robert Ryman en 1971 :
« Je ne me considère pas comme quelqu’un qui fait des tableaux blancs. Je fais des tableau : je suis un peintre.
La peinture blanche est mon moyen d’expression »

 

 

 

Sources :

Revue BeauxArts, article de Stéphane Lambert -2024
Article de Claire Bernardi, directrice du musée de l’Orangerie à propos de l’exposition du 6 mars au 1er juillet 2024 : Robert Ryman- Le regard en acte.
Article d’André Lambotte : De la contrainte librement consentie dans la peinture contemporaine –2004
Article de Léon Mychkine -2019 : Tentative de Ryman et sémantique de l’art contemporain