Nature morte avec un pilon, un pichet et un chaudron de cuivre – 1728-1732 – Jean Siméon Chardin

Jean Siméon Chardin (1699-1779)

Nature morte avec un pilon, un pichet et un chaudron de cuivre 

1728-1732

Huile sur toile
Dim 32 x 39 cm 

Conservé au musée Thyssen-Bornemisza à Madrid 

 

Le peintre 

Chardin fut un homme de son temps.
Né rue de Seine, il vécut une grande partie de sa vie au 21 rue du Four, puis au 13 rue Princesse, avant d’être admis au Louvre et d’y mourir.

En restant peintre de genre, de natures mortes, Chardin échappait au XVIIIe et ouvrait une porte à la modernité.

 

Le tableau 

C’est un tableau de petit format.
Il représente des ustensiles de cuisine posés sur une table. 

 

Composition 

La représentation des objets est parfaite.
Chardin est un magicien de la représentation.

Chardin pose ses couleurs sans contour et sans délimitation visible, effaçant de la sorte la distinction entre objets et décor environnant.
Le peintre place ses objets devant un fond fait de vibrations chromatiques dont le rythme diffère peu de celui utilisé pour la suggestion des objets eux-mêmes.
Le seul dessin perceptible est celui résultant du jeu de la lumière et de la couleur.

Le regardeur se trouve en présence d’une masse d’impressions visuelles, une par touche de couleur, dont la somme constitue le tableau.
À chaque touche correspond une idée simple de sensation spécifique.

Comme Diderot l’indiquait, tout dépend de la distance à laquelle le tableau est observé.

Le travail de Chardin est véritablement celui d’un épistémologue sensualiste qui, à partir d’un chaos perceptif, a pour mission d’évoquer ou de suggérer une scène en convoquant le schéma perceptif à l’œuvre dans la nature et dans l’expérience du regardeur.

Le regardeur de cette « magie » prend conscience de cet atomisme perceptif qui constitue un impressionnisme par lequel l’idée simple est suggérée.
Cette peinture à l’huile de petit format est une nature morte qui représente quelques ustensiles de cuisine posés sur une table, parmi lesquels un chaudron de cuivre.

Au premier plan, sont exposés les aliments posées sur des torchons,  poireaux, œufs, oignons, pommes de terre.
À gauche, un pilon en bois tourné, à droite un poêlon en terre cuite encadrent la composition. Une grande jarre verte rythme la composition par sa verticalité.

Avec son subtil chromatisme, son harmonie particulière, toute de douceur et de délicatesse, Chardin nous convie à cette poésie des anodins accessoires de la vie quotidienne de l’homme dont il révèle une beauté jusque-là inédite.

L’ensemble est éclairé par une lumière douce qui souligne les textures et les volumes des objets, créant une atmosphère de quiétude et de domesticité.

 

 

Analyse 

En quoi la peinture de Chardin constitue-t-elle un mystère et relève-t-elle de la « magie » ?

En ceci qu’elle efface la frontière entre nature et art.
Une toile de Chardin c’est la nature même, et c’est pourtant un œuvre d’art.
La raie est de chair, tout en restant une imitation.
Ses œuvres sont les reflets des choses, bien sûr, mais surtout le reflet d’un regard différent posé sur elles.
Ce regard de l’artiste, sa lumières est aussi le reflet des idées de son temps, chardin est ainsi un miroir double.

À l’image des tableaux de Chardin dont la trop grande proximité, selon Diderot, braille le sens, le critique du XVIIIe est bien trop familier de l’épistémologie du temps, il est trop sensualiste pour voir dans la technique du maître précisément la peinture de sa propre théorie de la connaissance.

Chardin n’est pas philosophe, il regrette de n’avoir pas fait ses humanités.
À travers son regard, le tableau de l’air du temps philosophique apparaît tel qu’il est véhiculé dans l’ordinaire de la culture qui, ainsi, devient visible.

Cette nature morte se situe dans une cuisine, Chardin se soucie peu de spécifier un lieu précis. La cuisine marque la première série des natures mortes.
Généralement, de façon discrète, Chardin retient des dispositions traditionnelles (l’oiseau est suspendu, le verre sur son pied…) mais il en dispose à son tour en vue du meilleur effet pictural.

La disposition de Chardin est particulièrement étrangère à cette présentation qui isole l’objet pour le faire mieux voir dans sa singularité et se retrouve dans la nature morte hollandaise comme dans la Vanité française.
Cette mise en scène profite d’abord à l’objet lui-même, souvent mis en valeur par une vision plongeante.

La mise en scène de Chardin trahit la main du peintre, mais elle obéit à un souci architectural ou harmonique de la disposition des objets sur la toile, non à celui de la meilleure lisibilité de l’objet lui-même.

La différence tient à ceci que la valeur est ostensiblement, chez lui, dans la peinture, et non dans l’objet. C’est peut être en raison de leur humilité que Chardin choisit les objets, dans la mesure même où, en somme, ils ne lui font pas concurrence, puisqu’ils n’ont pas de valeur esthétique propre et reconnue. Chardin a le désir de maintenir les objets dans leur bassesse.
Le peintre trouve un bénéfice : il est d’autant plus grand que son modèle est plus humble.

La comparaison avec les natures mortes d’autres artistes permet de parvenir à une conclusion positive : Chardin neutralise le lieu précis de ses représentations d’objets. Cela n’empêche pas qu’un lieu commun les englobe toutes, et ce lieu est sans aucun doute possible l’intérieur d’une maison.

Le tableau proclame que c’est la peinture qui compte.

Les traces de l’acte culinaire sont, autant que possible éliminées et c’est pourquoi sans doute les divers ustensiles de préparation, humbles, mais toujours intacts, sont représentés avant usage, au repos en quelque sorte.

L’ensemble des objets ramène à la famille comme lieu où on prépare la nourriture.
Ce dont il est question ici est un rapport aux objets de l’intérieur domestique, ramenant aux couches sans doute les plus primitives de la psyché, au rapport du sujet à la nourriture, et donc à la mère.

La peinture de Chardin apparait comme un mystère parce qu’elle donne aux choses les plus humbles une présence presque inexplicable, comme si elles étaient plus réelles que la réalité sensible elle-même.

Elles relèvent de la magie parce que cette intensité de présence semble obtenue par un simple travail de couleur et de matière, sans effet spectaculaire, au point que les contemporains ont dû recourir au vocabulaire de l’enchantement pour en parler.

Une réalité plus réelle que le réel
Les commentateurs soulignent que Chardin ne fait ni simple imitation, ni trompe-l’œil virtuose, mais qu’il atteint ce que Diderot appelle la « beauté réelle » des objets, c’est à dire leurs qualités esthétiques propres, telles qu’elles apparaissent lorsqu’on a vraiment appris à voir.
Dans une pomme, un verre, un poisson, il ne s’agit donc pas seulement de ressemblances, mais de la mise en forme picturale du secret de leur apparition pour nous, ce qui donne aux choses une densité quasi métaphysique, d’où l’impression de mystère.

La magie de la matière et de la lumière
Diderot formule la chose en termes quasi alchimiques : « ce n’est pas du blanc, du rouge, du noir que tu broies sur ta palette : c’est la substance même des objets , c’est l’air et la lumière ».
Autrement dit, Chardin semble transformer la simple couleur en air, lumière et matière vivante, comme si, par une opération mystérieuse, la pâte de peinture devenait présence physique, ce que plusieurs études récentes décrivent explicitement comme une magie de la transformation de la couleur en lumière et en atmosphère.

Silence, temps et présence des choses
Les natures mortes de Chardin, avec leurs objets ordinaires disposés dans un silence concentré, produisent une impression de temps suspendu, de présence muette presque inquiétante.
L’absence de pathos éclatant ou de narration visible renforce ce caractère énigmatique : tout semble reposer sur de minuscules états de valeur, de ton, de texture, qui suffisent pourtant à faire vibrer la scène, comme si quelque chose d’invisible, mais réel, travaillait la toile.

Une magie rationelle
Les historiens ont montré que le mot « magie » n’est pas seulement un compliment vague, mais une manière de penser l’efficace propre de la peinture de Chardin : elle fait le plein entre la matérialité de la couleur, l’expérience visuelle du regardeur et le discours critique. Ce qui est mystérieux, ce n’est donc pas une magie surnaturelle, mais le pouvoir spécifiquement pictural de produire, à partir d’un travail rigoureux sur la perception, l’illusion d’une matière vivante, qui dépasse les catégories habituelles de la ressemblance et force à inventer un vocabulaire d’enchantement pour la décrire.

Quelle technique utilisait chardin pour obtenir cet effet magique
Ses choix techniques très concrets transforment la matière picturale en présence presque  vivante. De près on ne voit que la pâte brouillée alors que de loin, tout semble soudain se créer et s’animer.
La couleur est posée en relief, en petites masses qui accrochent la lumière et donnent du poids aux objets.
Chardin juxtapose de courts traits colorés qui se fondent optiquement dans l’œil du regardeur, comme une mosaïque lumineuse. Il écrase ou étire la matière pour obtenir ces passages fondus, presque vaporeux.
Les objets sont intégrés par une même atmosphère colorée, ce qui fait sentir l’air autant que les choses.

Ses compositions sont très construites
Il soigne ses alignements, ses diagonales, triangles, répétitions de formes  et organise silencieusement l’espace et guide le regard sans narration apparente.
Tout est sacrifié au maintien de la présence des volumes et des textures plutôt qu’à une vérité optique stricte.
Jeux de textures, rugosité d’un mur, métal brillant, verre, fruit, pelage, étoffe sont rendus par des variations de pâte et de direction de la touche qui font sentir la matière au bout des doigts.
C’est ce basculement dépendant du point de vue, que Diderot décrit comme une véritable « magie » : la peinture agit sur l’œil et recompose le monde dans la distance.

Les tableaux de Chardin se situent au confluent exact de deux traditions picturales l’une nordique privilégiant la mimesis, l’autre italienne et plus spécifiquement vénitienne.

Depuis Titien jusqu’à Tiepolo et Guardi, exploitant les possibilités illusionnistes d’une technique luministe, laquelle décompose la représentation en réseaux de signes visuels.

Cette manière particulière à Chardin, par laquelle il recrée l’apparence au moyen d’une décomposition atomiste de la perception, trouve son image dans le glissement progressif qui voit la mimesis de l’idée représentative de Locke réinterprétée en termes de signification par ses continuateurs, Berkeley et Hume, lesquels modifient ainsi le rapport aux choses d’une manière radicale.

L’art de Chardin illustre ce mouvement lorsqu’il applique à la représentation, par l’intermédiaire de la suggestion, une technique sémiotique qui est un impressionnisme avant l’heure.

L’illusionnisme de Chardin s’établit sur des bases opposées à celles du réalisme hollandais, lequel, à partir de la technique en glacis et en transparences, restituait la réalité de l’apparence jusque dans ses moindres détails, confondant le peintre et le miniaturiste.
Chez les hollandais, la rhétorique et le symbolisme prédominaient.

Chardin sans complètement bannir l’éthique de son esthétique, fait de son langage pictural un message épistémologique qui affirme la prééminence de l’esthétique au moyen des principes sensualistes.
Son illusionnisme pour être supérieur, n’en est pas moins aux antipodes de celui des réalistes, sa mimesis est une pseudo-mimesis qui expose sa différence et sa nature illusoire, c’est en cela que c’est une magie.

Le paradoxe de cette magie réside dans la transformation du regard du peintre et donc de son approche épistémologique par laquelle le « faire comme » la nature est remplacé par le « faire comme si ».

Cette démarche montre l’influence sensualiste par sa prise en compte de la présence de l’objet dans l’esprit, occasionnée par les idées bien plus que par le tableau lui-même dont le rôle est de suggérer les idées à l’esprit, comme dans la nature.
L’analyse du peintre aboutit à une synthèse opérée par l’esprit comme dans la nature, c’est la première magie, celle de Chardin illusionniste. 

L’artiste est attentif à produire une harmonie globale en jouant sur les effets de la lumière, sur la composition générale de l’œuvre et aussi, sur le plan étroitement technique, par l’emploi d’une qualité particulière de liant. Le résultat est que les touches rompues et comme chaotiques qui forment la matière première de la peinture sont aussi extraordinairement liées dans la substance de la couche picturale du tableau.
À elle seule la technique de Chardin contient une bonne part des implications épistémologiques et philosophiques de son regard.

Le génie particulier de Chardin réside dans sa capacité unique de faire coïncider la pratique des peintres avec la spéculation philosophique de son époque et de rendre visible une épistémologie que de nombreux artistes avaient empiriquement pressentie depuis la Renaissance, en particulier à Venise, où la couleur et la lumière avaient toujours pris le pas sur le dessin florentin.

Chardin est le continuateur de cet illusionnisme empirique relayé par toutes les générations d’artistes de la lagune jusqu’au XVIIIe.

Chardin qui n’est pas un philosophe, montre comment il parvient à réconcilier les idées sensualistes flottant dans l’air de son temps avec son regard propre de peintre.

 

 

Conclusion 

Chardin ne tient pas un discours philosophique, mais sans impatience de rien prouver, ses fantasmes rejoignent les questions que se pose son époque, en évoquant d’autres qu’elle ne peut prononcer.

Chardin est un peintre d’intérieur qui s’enferme avec ses objets pour leur arracher son propre secret.

 

 

Sources :
Patrick Chézaud – Jean Siméon Chardin et la peinture des idées britanniques– 2000
Cahiers Edmond et Jules de Goncourt n°7-1999- Chardin revient

Déjeuner de paysans – 1620 – Velasquez

Velasquez (1599- 1660)

Déjeuner de paysans 

1620

Huile sur toile
Dim 112 x 96 cm 

Conservé au musée des Beaux-Arts de Budapest 

 

 

Le peintre 

Né à Séville, Velasquez devint peintre à la cour de Philippe IV en 1623.
Son œuvre exceptionnelle apparait plus remarquable encore à la lumière des responsabilités qu’il endossa au sein de la maison royale. Tout en assurant sa charge de portraitiste officiel de la Cour , il repoussa les limites de la représentation picturale dans les Ménines , son chef-d’œuvre.
À la cour de Madrid, Velasquez jouit de l’opportunité sans précédent d’étudier l’une des meilleurs collections d’art en Europe, riche en œuvres de la Renaissance italienne et de peintres vénitiens, notamment Titien. En 1629, il se rendit en Italie pour étudier cet art sur place. Ce voyage le dote d’une vaste culture picturale. Cette culture et son exceptionnel talent lui vaudront une aura artistique rare et une ascension à la cour.
À son retour en Espagne, il fut nommé surintendant des travaux royaux et, plus tard, fut chargé du logement des hôtes de marque et des déplacements royaux.
Son désir de repousser les limites de la peinture est visible dès ses premières peintures de genre, remarquables par la maîtrise technique et l’attention qu’il porte au réel.
Son désir d’investigation du visible, particulièrement sensible dans les détails des natures mortes, rappelle les premières scènes de genre d’Annibale Carrache.
Portraitiste  officiel du roi, Velasquez était inégalé dans sa capacité à représenter la fonction publique d’un modèle tout en offrant une analyse pénétrante de sa personnalité, qu’il soit roi, pape, esclave ou nain.
Contrairement à Zurbaràn ou au Greco, grands peintres mystiques du baroque espagnol, Velasquez ne consacra qu’un cinquième de sa peinture à des thèmes religieux.
Son Christ en croix dit « de San Placido » -1630 est une profonde méditation sur la faiblesse du Christ mort.

 

 

Le tableau 

Ce tableau est une toile de jeunesse peinte à Séville au début de sa carrière.

Ce tableau prend pour sujet, la nourriture et la boisson à la table de paysans. 

Cette toile est novatrice par le fait qu’elle semble représenter simplement une scène de la vie quotidienne.

Velasquez explore à la fois la vie quotidienne et la virtuosité de la nature morte.

 

 

Composition 

La toile montre trois personnages autour d’une table couverte d’une nappe blanche, dans un intérieur sombre : deux hommes et une jeune femme qui sert à boire. Ils sont réunis pour partager un repas composé de pain, de poisson, d’un citron et d’un verre de vin.

Les trois personnages renvoient à des types populaires -paysans qui incarnent la vie ordinaire de l’Espagne sévillane du début du XVIIe.

La proximité des figures peintes avec la surface du tableau, la lumière puissante et les ombres veloutées, le caractère très réaliste des personnages et des objets rappellent fortement Caravage.
Velasquez est parvenu de lui-même à ce naturalisme qu’il a intensément observé en Italie.

Il restitue avec vivacité l’éclat métallique de la salière, les reflets du pain et des verres et les tonalités du bol blanc sur lequel repose une moitié de citron et un filet de poisson. 

Sur la table, les aliments, le pain, le vin, le sel et les ustensiles sont peints avec un soin quasi autonome, dans la tradition de la nature morte espagnole.

Certains objets raffinés, la salière métallique finement travaillée, le verre de cristal vénitien, suggèrent un statut ambigu : ces paysans sont peut être plus proches de petits hidalgos que de misérables laboureurs.

Velasquez place les paysans au premier plan.
Il crée ainsi un sentiment de proximité et d’intimité avec le regardeur.

Les objets sur la table sont disposés de façon a créer un équilibre visuel harmonieux et agréable.

Velasquez dresse une représentation réaliste des objets et des personnages, et observe avec une attention méticuleuse, leurs expressions, leurs gestes, leurs interactions.
L’atmosphère est à la fois détendue et animée.

Le jeune paysan avec son regard pétillant semble raconter une histoire, tandis que le vieil homme, attentif et recueilli, incarne la sagesse et l’expérience.

La palette de tons chauds reflète la modestie des paysans.
Les couleurs sombres mettent en évidence la texture des objets et accentuent la sensation de profondeur dans le tableau.
Velasquez joue sur les teintes brunes et sourdes, relevées par le blanc de la nappe et les reflets du verre et du métal, pour rendre les matières avec une grande précision.

Ce traitement des effets de lumière et de texture s’inscrit dans la recherche d’une véritable imitation du naturel que ses contemporains lui reconnaissaient dans les scènes de cuisine et de taverne.

La lumière latérale découpe vivement  les visages des paysans, les mains et les objets, révélant leurs traits et accentuant leur expressivité.
Le fond dans l’ombre accentue le contraste et donne un relief presque sculptural aux figures.

Les objets sur la table sont également éclairés avec soin, créant une atmosphère chaleureuse.

 

 

Analyse 

D’un point de vue psychologique, la scène est troublante.
L’extrême jeunesse de la fillette qui sert le vin et l’expression d’observation de l’homme âgé interpellent le regardeur.

Cette toile met en avant la technique brillante de Velasquez et son engagement naturaliste.
L’intérêt pour le rendu des matières est associé à un sens aigu de la composition.
Velasquez nous transmet le poids de la jarre et la fragilité du verre. 

La jeune femme est très attentive, elle s’applique, le vieil homme la surveille.
Le vieil homme est attentif au remplissage de son verre et écoute en même temps l’homme assis en face de lui. Son pouce relevé (c’est un repentir) suppose qu’il compte.

Velasquez a la capacité de  capturer la réalité physique et les nuances psychologiques et émotionnelles de ses sujets.

Velasquez capture la réalité avec une grande précision.
Ce tableau est une invitation pour le regardeur à observer le monde avec curiosité et compassion, à reconnaitre la beauté dans les choses simples.
Plus qu’une simple scène bucolique ce tableau est une méditation sur l’observation et la complexité des relations humaines. 

Il y a un contraste entre la rigueur de la composition et la spontanéité apparente de la scène.

En représentant ces paysans dans un moment de convivialité, Velasquez suggère que la véritable sagesse se trouve non pas dans le pouvoir et la fortune, mais dans la simplicité, l’humilité et la fraternité.

Cette tension entre modestie du repas et luxe discret des objets ouvre une lecture sociale,  Velasquez montre le quotidien populaire mais en l’élevant par la dignité des personnages et la qualité des choses qui les entourent.

En transformant un simple repas en sujet pictural, Velasquez affirme la valeur artistique de la vie ordinaire, anticipant le prestige que cette scène de genre et de nature morte prendra plus tard.

Symbolique du pain, du vin et de la nappe 

Dans la peinture espagnole du siècle d’or, le pain et le vin renvoient d’abord à un repas modeste, ancré dans la vie quotidienne des petites gens.
Mais dans une culture profondément catholique, l’association pain, vin et nappe blanche évoque aussi discrètement l’Eucharistie ou les repas bibliques même si le tableau ne met pas en scène un épisode religieux explicite.

Le regardeur peut lire les objets,  soit au niveau réaliste : un déjeuner simple, rustique, partagé, soit au niveau symbolique : idée de partage, de communauté, voire rappel lointain du sacrement.

La nappe blanche soigneusement peinte donne une certaine solennité à ce repas pourtant modeste. Elle marque une volonté d’ordonner le repas, d’en faire un moment cérémoniel, ce qui élève symboliquement la condition de ces personnages en suggérant que, malgré leur pauvreté, ils ont une dignité et un sens de la mise à table.

Velasquez souligne la propreté, la blancheur et la qualité de la lumière sur le linge.

La salière métallique finement travaillée et le verre de cristal vénitien détonnent par leur luxe relatif au milieu d’un repas de paysans.
Ce contraste met en relief la distance entre modestie du repas et raffinement des objets, qui suggèrent les inégalités et les aspirations sociales de l’époque.

Ils ont aussi une valeur picturale : leurs matières (métal, verre) permettent à Velasquez d’exhiber sa virtuosité dans les rendus des reflets, ce qui participe du
« discours » sur l’art lui-même et sur le regard porté sur le quotidien.

Pris ensemble les objets de la table construisent donc
-l’image d’une repas quotidien simple, avec du pain et du vin.
-une allusion discrète à des thèmes religieux de partage (Eucharistie, repas bibliques)
-un jeu sur la dignité : nappe blanche, cristal et métal noble dans un contexte de pauvreté relative.

La proximité des figures, la vérité des gestes, la matérialité des objets, invitent le regardeur à partager l’espace et le temps de ce déjeuner, comme s’il était un convive silencieux.

Ce tableau est aussi une réflexion sur le rôle de l’artiste.

Velasquez s’identifie aux témoins discrets de la vie quotidienne.
Il capture des moments authentiques et spontanés, il n’idéalise pas la réalité.
Dans ce tableau il saisit l’essence même de l’humanité.

Ce tableau nous invite à réfléchir sur la vie quotidienne et les inégalités sociales de l’époque, tout en admirant la maîtrise technique et artistique de Velasquez.

Le Déjeuner de paysans est à la fois un exercice de virtuosité réaliste, une méditation discrète sur la condition sociale et l’une des premières affirmations de la grande peinture du réel chez Velasquez.

Loin d’une nature morte purement décorative, la table devient ainsi un lieu où se croisent réalisme, morale et réflexion sur la condition sociale des personnages.

Le tableau s’inscrit dans le courant baroque.

Cependant il se distingue par un réalisme sans compromis et une attention particulière aux détails.
Il crée un effet de volume et de profondeur en établissant un contraste saisissant entre les zones lumineuses et les ombres profondes.

Velasquez transforme la réalité en œuvre d’art.
Il crée des figures vibrantes et pleines de vie.

Ce tableau est un témoignage de son observation attentive et de son talent exceptionnel pour saisir l’essence même de ses sujets.

Le tableau appartient à la première période sévillane de Velasquez

Marquée par des scènes de taverne et de cuisine,  inspirées des modèles flamands et italiens.
Cependant, contrairement à certains de ces modèles nordiques, Velasquez ne s’attarde pas sur le grotesque : le ton est retenu, les expressions sont observées avec gravité plutôt qu’exagérées.

L’œuvre est proche par les  personnages et la disposition de la table, d’un autre tableau de Velasquez conservé à l’Ermitage. Trois hommes à table, le déjeuner, dont elle constitue une variante plus élaborée.  

Comparaison avec Trois hommes à table 

On retrouve trois personnages autour d’une table, une nappe banche, du pain , du vin, un plat de moules, un couteau.
Les deux tableaux montrent un repas modeste dans un intérieur sombre, avec une forte présence de la nappe et des aliments, mais le Déjeuner de paysans introduit une jeune servante et des objets luxueux ce qui tire les personnages vers le registre des hidalgos et renforce l’ambiguïté sociale.

Dans le Christ dans la saison de Marthe et Marie la table de cuisine chargée d’ustensiles et d’aliments domine l’avant-plan, tandis que la scène biblique est reléguée au fond, ce qui fait basculer le religieux dans l’univers du quotidien.

Le Déjeuner de paysans appartient à ce même monde mais ici la scène est uniquement profane , et la possible allusion religieuse est beaucoup plus discrète que dans les repas explicitement bibliques.

Ce tableau ajoute une sophistication particulière du verre et du métal qui n’apparait pas toujours dans les scènes les plus humbles, accentuant le contraste entre pauvreté relative et désir de distinction.

Comparaison avec Le triomphe de Bacchus 

Ce tableau montre Bacchus entouré de paysans buveurs célébrant le vin, et joue sur le contraste entre sujet mythologique et personnages populaires, comme si le dieu descendait dans une cour de taverne.

Par rapport au Déjeuner de paysans la boisson reste centrale, mais la dimension allégorique est beaucoup plus explicite, alors que dans le  Déjeuner de paysans la symbolique reste implicite et s’enracine davantage dans la réalité sociale des petites gens.

En commun avec les autres repas paysans, Velasquez met en avant la vie quotidienne des humbles sévillans, la matérialité de la nourriture et la dignité des corps, dans une lumière qui isole la table et ses objets.

Spécifiquement le Déjeuner de paysans se distingue par le jeu sur le statut social, par le luxe relatif de certains objets et par une allusion plus silencieuse au repas sacré, là où d’autres scènes bachiques assument plus ouvertement la charge religieuse ou mythologique.

 

 

Conclusion 

Les œuvres de Velasquez influenceront le cours de l’art occidental.

Son insistance sur le réalisme, son utilisation innovante de la lumière et de l’ombre et sa profondeur psychologique ouvrent de nouvelles voies dans la peinture.

Au XIXe un peintre réaliste comme Courbet considère Velasquez comme un modèle. Manet inspiré par les Menines fait référence à la composition de Velasquez dans ses propres œuvres.
Au XXe Pablo Picasso et Francis Bacon ré-interprètent et honorent l’œuvre de Velasquez.

Aujourd’hui  son héritage continue d’inspirer l’admiration et la fascination. 

Velasquez est l’un des plus grand peintre de l’histoire de l’art.

 

 

Source :
Odile Delenda – Velasquez peintre religieux – 1993