La Liberté guidant le peuple -1830 E.Delacroix

Eugène Delacroix (1798-1863)

 

La Liberté guidant le peuple

1830

Huile sur toile
Dim 260 x 325 cm

Conservé au Musée du Louvre

Peintre

En 1806, Eugène Delacroix est pensionnaire au Lycée Impérial (actuel Louis le Grand), il y poursuit des études honorables.
En 1815, Delacroix entre dans l’atelier de Pierre Narcisse Guérin où, durant cinq ans, il acquiert une technique solide et y rencontre Théodore Géricault (son aîné de sept ans).
En 1816, pour parfaire sa pratique, Delacroix s’inscrit également à l’école des beaux-arts où il apprend le dessin, l’anatomie et la perspective.
Il passe du temps au Louvre où il copie les maîtres anciens. Il va également faire des croquis d’après les manuscrits ou les médailles à la Bibliothèque royale.
Pour se faire connaître il faut exposer au Salon. Décidé à ne pas rater l’occasion, Delacroix travaille d’arrache-pied dès juillet 1821 (le prochain Salon aura lieu en avril 1822) et achève une composition tirée de La Divine Comédie de Dante : Dante et Virgile conduits par Plegias traversent le lac qui entoure les murailles de la ville infernale de Dité. Le tableau est remarqué, l’État l’achète et l’accroche au musée du Luxembourg, le musée des artistes vivants.
En 1824, il expose au Salon, Scène des massacres de Scio, l’État achète la toile.
En 1827, Delacroix présente dix-sept tableaux au Salon, quatre sont refusés.
En 1828, La mort de Sardanapale déclenche une vague de critique sans précédent, Delacroix en est profondément ébranlé. Il gardera le tableau pendant vingt ans avant de trouver un acquéreur.
Au salon de 1831, Delacroix présente huit œuvres dont la très célèbre Liberté guidant le peuple. Ce tableau choque autant qu’il fascine, l’État l’achète et lui remet le titre de chevalier de la Légion d’honneur.
En 1832, durant six mois, Delacroix suit la mission diplomatique à Tanger, Meknès, Oran et Alger. Pour fixer son souvenir il exécute de nombreux croquis sur le vif qu’il rehausse d’aquarelle et prend quantité de notes. Il en rapportera sept carnets. Jusqu’à la fin de sa vie, il s’inspirera dans sa peinture des scènes et des paysages vus lors de son voyage en Afrique du Nord.
En 1834, il présente au Salon Femmes d’Alger dans leur appartement. Le tableau est très commenté et diversement apprécié. L’État l’achète pour le musée du Luxembourg.
1837, est l’année de son célèbre Autoportrait au gilet vert.
En 1838, l’État confie à Delacroix la décoration de la bibliothèque du Palais Bourbon ; La surface à décorer se répartit dans une nef large de 10 mètres et longue de 42 mètres. Delacroix mettra dix ans pour achever ce décor.
Lors de sa présentation au public en janvier 1848, il reçoit un éloge unanime.
C’est en 1838 que Delacroix réalise le Double portrait de Chopin et de George Sand. Le peintre conservera ce tableau dans son atelier jusqu’à sa mort. Il sera par la suite coupé en deux (Paris, Musée du Louvre et Copenhague, Charlottenlund, Ordrupgaad).
En 1846, après avoir sauté quelques Salons, Delacroix expose cette année-là, trois tableaux d’inspiration littéraire. L’Enlèvement de Rebecca (Walter Scott), Marguerite à l’église (Goethe), Les adieux de Roméo et Juliette (Shakespeare) et un Lion à l’aquarelle. Baudelaire le sacre
« chef de l’école moderne ».
Delacroix est fait officier de la Légion d’honneur.
En 1850, Delacroix reçoit la commande du compartiment central de la galerie d’Apollon au palais du Louvre.
Malgré l’importance de ses chantiers, le peintre mène à Paris une vie sociale très active.
En 1851, en décembre, Delacroix est nommé conseiller municipal à la ville de Paris, fonction dont il est très fier et qu’il occupera pendant dix ans.
En 1855, il présente trente-six tableaux à l’Exposition universelle. À l’issue de l’exposition, il est promu commandeur de la Légion d’honneur.
En 1858, il s’installe 6 rue de Furstenberg où il fait bâtir son atelier.
En 1859, soucieux de la conservation de ses tableaux, Delacroix obtient le droit de retoucher au musée du Luxembourg son Dante et Virgile aux enfers, altéré par d’importantes craquelures prématurées.
En 1860, Delacroix a une santé fragile, toutes les années il part en cure et se repose à la campagne. Au mois de décembre il est à nouveau malade et garde la chambre pendant deux mois. En mars il recommence à sortir et reprend ses travaux. Il veut achever sa chapelle des Saints-Anges.
En 1861 Delacroix écrit « La peinture me harcèle et me tourmente de mille manières à la vérité, comme la maîtresse la plus exigeante…Mais d’où me vient que ce combat éternel, au lieu de m’abattre, me relève, au lieu de me décourager, me console et remplit mes moments, quand je l’ai quitté ? ».
En 1862, la santé de Delacroix est toujours mauvaise. Il vit à l’écart du monde.
En 1863, sa maladie s’aggrave, Delacroix est épuisé. Dès le mois de mai, il se réfugie à la campagne pour se reposer dans un silence absolu. Son état de santé continuant à se détériorer il rentre à Paris à la mi-juin. Le 3 août le peintre dicte son testament.
Dix jours plus tard, Delacroix s’éteint dans son appartement. Les obsèques ont lieu le 17 août. Les intimes sont là, ainsi qu’un certain nombre de jeunes artistes, comme Baudelaire, Manet et Fantin-Latour.
Delacroix n’a pas beaucoup voyagé, hormis ses séjours en Angleterre et en Afrique du Nord et quelques escapades.
Il ne s’est jamais marié, la peinture est « ma seule maîtresse » disait-il.
Au début de sa carrière, il fréquente volontiers les salons, les concerts et les théâtres.
Le dandy des premières années s’est mué au fur et à mesure que sa santé déclinait en homme solitaire.

Il est enterré au cimetière du Père-Lachaise.

 

 Tableau

La Liberté guidant le peuple est inspirée de la révolution des Trois Glorieuses.

Présenté au Salon de 1831, le tableau est ensuite exposé au musée du Luxembourg à partir de 1863 puis transféré au Musée du Louvre en 1874.

Par son aspect allégorique et sa portée politique, ce tableau a été fréquemment choisi comme symbole de la République française, de la liberté ou de la démocratie dans le monde.

 


Composition

C’est un très grand tableau.

Le tableau représente une scène de barricade effondrée, franchie par des émeutiers du peuple de Paris qui s’est soulevé contre le roi Charles X et ses ordonnances tendant à supprimer la liberté de la presse et à modifier la loi électorale. C’est une violation de la Constitution.
C’est la révolution des Trois Glorieuses, 26, 27 et 28 juillet 1830.

Delacroix compose et articule sa composition avec virtuosité.

La géométrie participe à la construction de la scène.
Une construction pyramidale, les personnages sont calés dans deux triangles,
Un premier plan avec des personnages morts, forme la base horizontale des deux triangles
Un deuxième plan avec des personnages-types surdimensionnés,
Un fond de tableau maquillé par la poussière des canons duquel surgissent des insurgés survoltés.
Une grande diagonale traverse le tableau délimitant une zone sombre où sont regroupés les révoltés et une zone plus claire où se détache la déesse mythique et sculpturale de la Liberté et le drapeau.
À ses pieds, au premier plan, à gauche de la composition, les combattants morts au milieu des pavés et des poutres de la barricade sont désarticulés et à moitié nus ; à droite sont étendus un membre des Gardes suisses et un cuirassier.

Delacroix a imaginé cette scène.
Le tableau est un lieu. C’est un espace imaginaire situé à Paris rive droite comme en attestent les tours de Notre Dame situées dans le fond à droite de la composition, émergeant d’une épaisse poussière.
Les tours situent l’action à Paris. Quant aux maisons entre la cathédrale et la Seine, elles sont imaginaires.
La poussière cache, une foule immense va surgir…
La poussière sert de fond clair et met la Liberté en évidence.

Les insurgés qui accompagnent la Liberté sont des archétypes sociaux, à chaque personnage son costume :
Un paysan blessé, sur la barricade, émerge des décombres, aux pieds de la Liberté, il porte les couleurs du drapeau, chemise bleue, ceinture rouge et chemise blanche.
Deux enfants des rues, l’un à droite, giberne en bandoulière, coiffé d’un béret, brandit un pistolet de cavalerie et crie la bouche ouverte, il est le symbole de la jeunesse et de l’injustice (c’est le personnage de Victor Hugo, Gavroche) ; l’autre à l’extrême gauche, coiffé d’un bonnet de police des voltigeurs de la Garde nationale, s’agrippe au pavé,
Un homme armé d’un tromblon à deux canons en redingote et cravate, coiffé d’un haut de forme, ce n’est pas un bourgeois, il porte le pantalon et la ceinture des ouvriers,
Un manufacturier portant un tablier, un béret, un sabre briquet à la main, un pistolet retenu par un foulard rouge et sa banderole sur l’épaule.

Dominant la scène, une femme du peuple est coiffée d’un bonnet phrygien, c’est la Liberté qui, légèrement désaxée sur la droite du tableau, brandit par la hampe le drapeau tricolore qui occupe l’axe central du tableau.
La Liberté est mise en valeur par la couleur claire de sa robe jaune à double ceinture, dans la lumière.
Cette allégorie, cette Athéna, est porteuse d’une humanité sublime.

À l’arrière-plan, émergeant de l’épaisse poussière, les étudiants, un élève de polytechnique porte un bicorne bonapartiste et un détachement de grenadiers en tenue de campagne et capote grise.

Delacroix peint un évènement populaire, mêlant jeunes et vieux, intellectuels ; artisans, soldats et paysans.

Cette composition exprime le mouvement et la vitalité des révoltés.

La répartition des accents colorés structure le tableau.
Delacroix utilise la couleur pour exprimer la détermination des insurgés.
La gamme chromatique est dominée par le bleu, le blanc et le rouge.
L’intensité des couleurs provient de leur interaction les unes avec les autres.
Des coloris gris et bruns font valoir le bleu, le rouge et le blanc.

La lumière entre par la gauche de la composition.
Le traitement de la lumière est d’une prodigieuse subtilité au service de l’acuité de la Liberté et de l’ouverture vers le lointain.
La lumière de Delacroix a une puissance narrative.
C’est une lumière de soleil couchant mêlée à la poussière des canons.
Delacroix métamorphose l’ombre en lumière.

 

 

Analyse

Dans ces années-là la stratégie artistique de Delacroix est alimentée par son désir de se faire remarquer, apprécier et d’occuper le devant de la scène.
Il cherche des sujets inédits tirés de l’histoire politique récente.
Ce désir d’originalité et de gloire le motive.
Il sait que c’est avec les thèmes d’histoire politique qu’il a le plus de chance.

Delacroix est stimulé par le sujet des trois glorieuses. Il sait qu’il touchera le plus grand nombre de personnes.

Delacroix réunit histoire et fiction, réalité et allégorie.

Delacroix utilise le procédé du hors-champ avec efficacité au service de l’idée.

D’une part alors que la composition est strictement pyramidale, le fait que le drapeau soit coupé par le cadrage introduit une dynamique inattendue.
D’autre part l’idée de faire sortir les personnages de face, la Liberté en tête, crée un mouvement extraordinairement violent.
L’irruption brutale dans l’espace du regardeur, de la Liberté suivie de la cohorte d’hommes et d’enfants en armes ne laisse plus de place à l’hésitation.
Le peuple en marche vers sa libération, avance sur le regardeur, ne lui laissant comme alternative que de se rallier ou d’être écrasé.

Le temps de la réflexion cède le pas à celui de l’action.

Avec l’image de la liberté en mouvement, l’avancée des insurgés apparait comme immédiate et ne laisse pas de choix.
Le rôle de la marche est déterminant pour provoquer les interférences nécessaires au processus interprétatif du regardeur.

Delacroix mise sur l’imagination du regardeur pour entendre le bruit et la fureur dégagés par les barricades.

Delacroix invente un tableau pour la démocratie.

Delacroix a choisi une composition pyramidale comme dans son tableau Les massacres de Scio et le Radeau de la méduse de Géricault.

Delacroix s’attache à rendre son sujet noble.
Le sujet de Delacroix est moins dans le rendu que dans la perception.
Il s’inspire des tableaux de son idole Rubens, Le massacre des innocents –1611-12 (morts au premier plan, personnages surdimensionnés…) ou La bataille des amazones –1617-18 (le mouvement, le fond…)

La puissance de l’image en fait une œuvre iconique.

L’allégorie de la Liberté est un ressort didactique.
Cette composition exprime une relation d’autorité entre la Liberté et le regardeur.
L’existence des figures est corrélative des synthèses qu’opère le regardeur par les images.
La composition décrit un processus de simulation de marche que Delacroix renforce avec son procédé de hors-champ.
La simulation de marche par l’image s’impose comme sujet de réflexion.
Les figurations mentales du regardeur apparaissent sous les traits de l’allégorie, la Liberté.

Delacroix dialogue avec le regardeur.

C’est dans un lieu mental qu’est construite cette barricade composée de points d’accroche.
Delacroix attire l’attention du regardeur et lui permet de mémoriser la scène avec l’effet visuel des agencements des personnages types, l’alternance chromatique rouge/bleu/blanc et la poussière dense du fond du tableau qui cache ce que le regardeur imagine.
Le cadrage choisit par Delacroix donne l’impression que les personnages sont immenses.
La robe de la Liberté évoque les drapés antiques, le torse dénudé l’associe aux Victoires ailées. La Liberté, déterminée et noble, donne l’impulsion et guide l’initiative populaire et l’entraîne vers la victoire finale.
La liberté, allégorie, est la vraie protagoniste du combat, le fusil qu’elle tient dans la main gauche l’ancre dans la réalité.

 Le tableau est projeté sur le regardeur.
Delacroix réveille le regardeur et le questionne sur son rôle en démocratie.

Le peuple est acteur et spectateur de sa propre histoire.

Le pouvoir subversif du tableau est tel que, dès 1832, jugé dangereux pour le gouvernement de la monarchie de Juillet, il est décroché au musée du Luxembourg et rangé en réserve.
En 1859, le régime accepte de rendre le tableau à l’artiste, (Delacroix le demande pour faire des retouches).

Le tableau est soupçonné d’être une incitation à l’émeute.
C’est à la faveur de l’exposition universelle de 1855 et une permission exceptionnelle de Napoléon III que le public peut à nouveau admirer le tableau.

Ce tableau est considéré comme le réveil du peuple.
Il montre la détermination, le sang, la souffrance et la mort mis au service d’une cause commune.

La Liberté guidant le peuple : c’est l’allégorie de la révolte populaire pour la liberté.

Tableau de l’enthousiasme romantique et révolutionnaire, c’est une peinture universelle.

 

Conclusion

Charles Baudelaire : « … Pour un pareil homme, doué d’un tel courage et d’une telle passion, les luttes les plus intéressantes sont celles qu’il a à soutenir contre lui-même ; les horizons n’ont pas besoin d’être grands pour que les batailles soient importantes ; les révolutions et les évènements les plus curieux se passent sous le ciel du crâne, dans le laboratoire étroit et mystérieux du cerveau. »

L’œuvre de Delacroix est immense, plus de mille peintures et six mille dessins.
Tout au long de sa vie d’artiste l’œuvre de Delacroix connaît des réorientations radicales au fil de ses préoccupations successives imposées par la diversité de ses commandes.

Théophile Gautier à l’occasion du Salon de 1838 dresse de Delacroix un portrait élogieux :
« …M. Eugène Delacroix, dans son ardeur de bien faire et d’arriver à la perfection a tenté toutes les formes, tous les styles et toutes les couleurs ; il n’y a point de genre où il n’ait touché et laissé quelque noble et lumineuse trace ; peu de peintres ont parcouru un cercle aussi vaste que M. Delacroix, et son œuvre est déjà presque aussi considérable que celle d’un Vénitien du beau temps ; il a fait des fresques, de grandes machines, des tableaux d’histoire, des tableaux de genre, des batailles, des intérieurs, des chevaux aussi bien que Géricault, des lions et des tigres qui valent ceux de Barye ou de Desportes ».

Pour la biographie, source : Catalogue de l’exposition « Delacroix, 1798-1863 » présentée à Paris au Musée du Louvre du 29 mars au 23 juillet 2018.

L’impératrice Joséphine – 1805 Pierre Paul Prud’hon

Pierre Paul Prud’hon (1758-1823)

 

L’impératrice Joséphine

1805

Huile sur toile
Dim 244 x 179 cm

Conservé au Musée du Louvre

 

 

Le peintre

Le début de la carrière de Pierre Paul Prud’hon est marqué par ses origines bourguignonnes. Les autorités ayant remarqué les prédispositions de ce fils de tailleur de pierre pour le dessin, lui permirent d’étudier à Dijon d’abord, il a seize ans. Puis, grâce aux largesses d’un amateur, à Paris (1780-1783).
Lauréat du prix de Rome de la province de Bourgogne, il voyage en Italie (1784-1788). Il découvre l’Antique de la Renaissance, Raphaël et Michel-Ange. Il manifeste son admiration pour Léonard de Vinci, il dit « c’est mon maître et mon héros ». Il étudie les maîtres anciens, en particulier Le Corrège et fréquente les artistes qui promeuvent les nouvelles théories du néoclassicisme, Anton Mengs, Antonio Canova, Angelica Kauffmann.
De retour à Paris, au début de la Révolution, il adhère aux idées nouvelles et fait partie du Club des Arts.
Quelques compositions allégoriques, reprises dans des gravures, lui permettent de se faire connaître dans la capitale.
En 1794-1796, il habite la Franche-Comté et vit de portraits et d’illustrations pour l’éditeur Pierre Didot.
En 1796, il est élu membre associé de l’Institut et revient à Paris. Il obtient un atelier au Louvre où il réalise La Sagesse et la Vérité descendant sur terre –1798-99 et peint pour le financier de Lannoy un décor allégorique qui fait sensation. Il reçoit des commandes de plafonds pour le Louvre et commence à être connu.
La consécration vient avec le succès remporté au Salon de 1808 par le tableau La Justice et la Vengeance divine poursuivant le Crime. Ce tableau est l’un des plus populaires du XIXe.
Napoléon lui décerne au Salon de 1808, la médaille de la Légion d’honneur.
Pierre Paul Prud’hon est l’un des principaux portraitistes de la famille impériale et des personnages de la cour.
Il peint de nombreux portraits, L’impératrice Joséphine –1805, Monsieur Vallet –1812, Le roi de Rome –1812, le comte Sommariva –1815. Parallèlement il fournit des illustrations aux éditeurs, dessine des décorations de fêtes données par la ville de Paris, crée le modèle du mobilier pour la nouvelle impératrice Marie-Louise -1810 ou le berceau du roi de Rome -1811.
Génie solitaire égaré dans la France néoclassique, à la fin de sa vie, hormis une Assomption –1817, pour la chapelle des Tuileries, il se consacre au portrait et à la lithographie.

Nombre de ses tableaux sont abîmés par l’emploi abusif du bitume.

 

 

Le tableau

Marie-Joséphine Rose Tascher de La Pagerie était veuve du général de Beauharnais lorsqu’elle épousa en secondes noces Napoléon Bonaparte, en 1796.

Quatre années ont été nécessaires à Prud’hon pour réaliser ce portrait de l’impératrice dans le parc de Malmaison, à l’extérieur de Paris.

Joséphine fut charmée par ce tableau.

Ce portrait consacra la réputation de Prud’hon et lui valut la faveur impériale.

Exposé dans la galerie de tableaux de Joséphine, le tableau revient à sa fille la Reine Hortense à sa mort en 1814.
Sa fille l’installe avec elle dans son château d’Arenenberg.

On retrouve le tableau dans les appartements de Napoléon III aux Tuileries.

Le tableau est séquestré en 1870.

Le tableau est définitivement attribué au Musée du Louvre en 1879.

  

Composition

Sur le point d’être répudiée par l’empereur en raison de son incapacité à lui donner un héritier, Joséphine est représentée dans une pose alanguie et mélancolique.

Joséphine est assise au premier plan à l’ombre des arbres qui laissent transparaître un trait de lumière dans le fond du tableau.

Le corps alanguie de Joséphine rivalise, par la force de leurs réalismes, avec l’intensité mélancolique des gestes et de l’expression de son visage.
Son bras droit tombe naturellement le long du corps, sa main droite froisse un bout du châle rouge dont elle s’est enveloppée.

Le peintre met en place une chaîne de diagonales et étire ses lignes avec sensualité afin de souligner  l’’élégance du personnage.

La lumière qui filtre à travers le feuillage souligne les courbes du corps de Joséphine.
Son visage ovale, ses yeux noirs dégagent une grâce puérile.

Les effets de clair-obscur sont atténués au profit d’un raffinement du coloris et d’une élégance parfaitement maitrisée de la ligne.

Les grands arbres du parc forment un coin d’ombre qui ne laisse apercevoir qu’un pan de ciel.

Joséphine fusionne avec ce coin de forêt dans un équilibre parfait entre la noblesse de ses gestes, l’éclatante blancheur de robe et la douce lumière qui baigne la forêt.

Le trait de Prud’hon est délicat.
Il met en valeur par l’utilisation d’un léger clair-obscur, le modelé plein de douceur.
Le personnage est net et parfaitement dessiné.

La nature, très présente dans ce portrait, participe à l’attrait de la composition.

Prud’hon utilise habilement la lumière et la couleur.

L’accord délicat du blanc et du rouge est d’une grande de poésie.
Les couleurs sont lumineuses et les contours d’une grande douceur.

Le châle en cachemire pourpre qui recouvre les genoux de Joséphine attire le regard.
C’est un clin d’œil au manteau impérial de couleur rouge, parsemé d’abeilles dorées, symbole de l’empire.

La robe blanche à l’antique très simple et largement décolletée, découvre les épaules de Joséphine, d’une rondeur exquise.

Un diadème d’or ceint son front et s’enroule dans ses cheveux noirs entremêlés de bijoux, relevés à la mode de l’époque, un chignon bouclé qui laisse échapper quelques mèches encadrant le visage.

La peau de Joséphine, d’une blancheur dont elle est très fière est illuminée par le soleil, perçant les frondaisons.
La lumière éclaire la carnation délicate et fait scintiller l’or de la robe et des bijoux.

Cette composition dégage un soupçon de théâtralité.
Prud’hon structure la scène avec une cohérence chromatique rigoureuse.
La dynamique picturale est provoquée par l’association du blanc et du rouge doucement éclairés.

Prud’hon dans ce tableau fait une synthèse de la statuaire antique, de la vision naturaliste et du classicisme.

L’ensemble de la composition est infiniment gracieux.

 

Analyse

Le peintre est à contre-courant de la tendance artistique majoritaire qui est plutôt au nationalisme politique et à l’austérité esthétique.
Prud’hon réussit à assouplir et à rendre aimable le style froid de l’Empire.

La grâce et l’élégance du style de Prud’hon évoquent davantage le règne de Louis XVI que la révolution.
Cependant Prud’hon se sert de l’iconographie antique pour représenter la vertu et la moralité.

À la manière du style anglais, le paysage arboré et poétique qui entoure Joséphine crée une atmosphère romantique inhabituelle dans les portraits de la tradition néoclassique française.

Les artistes anglais inventent un type de portrait où la nature figurée à l’arrière-plan, épouse par ses couleurs ou son aspect, les émotions du modèle.

Le portrait de Prud’hon est fidèle à cette école tout en y intégrant de nouveaux éléments qui seront repris par les peintres romantiques : la pose alanguie, le regard rêveur, la douceur des éclats de lumière et la touche picturale estompée.

Joséphine apparait admirable de naturel dans une composition de plein air.
Représentée dans le parc de sa demeure, Joséphine qui était botaniste amateur semble faire corps avec la nature.

C’est nonchalamment assise sur un rocher en forme de banc, entre les bosquets de ce parc à l’anglaise, véritable fierté personnelle, que Joséphine a voulu se faire représenter.

Prud’hon parvient à associer les exigences de la représentation sociale et une réelle profondeur psychologique.

Il associe le naturel et la spontanéité.

L’expression songeuse et mélancolique de Joséphine trouve un écho dans l’aspect sombre du sous-bois.

Les effets de lumière mettent Joséphine en valeur.

La présence quasi fantomatique du vase en pierre rempli de fritillaires (ce sont des fleurs), donne une atmosphère romantique à la scène.

Ce tableau s’inscrit dans la grande tradition des tableaux féminins de l’époque.

Joséphine est représentée dans une position alanguie et méditative.
Sur un fond sombre, Prud’hon peint la figure silencieuse de Joséphine avec un regard lointain, mélancolique et rêveur.
Le peintre compose un savant mélange, d’élégance antique, de suave séduction et de mélancolie romantique.

Le châle en cachemire rouge extrêmement couteux, importé du Moyen-Orient, est le comble du luxe et du raffinement depuis l’expédition d’Égypte.
Joséphine en raffole.
Dès le Consulat, Napoléon en interdit l’importation mais l’impératrice passera toujours outre la consigne de son mari.

La composition artistique doit être guidée par la raison.
Ce n’est pas un portrait de Cour.
C’est le portrait d’une femme en harmonie avec la nature, une nature qu’elle aime avec passion.
Sa grande sociabilité, sa sensibilité aux êtres et son charme unique se mêlent à une réelle passion pour la botanique et la zoologie. Érudite dans ce domaine, elle ne cesse d’étayer son savoir par des lectures et des études. À Malmaison, son havre de paix, elle peut donner libre court à ses fantaisies.
La valeur scientifique des serres, des roses et des plantes exotiques, importées à grands frais était reconnu en Europe par les botanistes et les savants.
Ce jardin expérimental est, à l’époque, l’un des plus beaux qui puisse se visiter en France.

À propos de ce portrait Delacroix écrit : « Il a su joindre à une ressemblance parfaite un sentiment d’élévation exquis dans la pose, dans l’expression et dans les accessoires. »

 

Conclusion

Pierre Paul Prud’hon prolonge sous l’empire les grâces du XVIIIe.

Son temps est celui de Jacques-Louis David, de dix ans son aîné. Prud’hon n’est pas son élève. Il en résulte un relatif isolement.
À trop avoir été isolé Prud’hon était devenu insaisissable.

Il connut heureusement le soutien d’esprits éclairés, l’éditeur Pierre Didot, pour qui il créa d’admirables illustrations sous la révolution, le comte Sommariva qui lui commande la Psyché –1808 et le Zéphyr –1814, l’impératrice Joséphine ou Vivant Denon dont il fit les portraits et le préfet Frochot qui commande son chef d’œuvre : La Justice et la Vengeance divine poursuivant le Crime -1808

Ni tout à fait « ce Watteau, ce Boucher de son époque » que juge sévèrement David, ni entièrement un précurseur des premiers peintres romantiques, Prud’hon doit être accepté dans sa singularité.

Contemporain de David, de Girodet et de Géricault, Prud’hon a développé un art original, héritier à la fois de Léonard de Vinci par sa vérité expressive et de Corrège par le raffinement des formes modelées par la lumière.

Admiré de Stendhal, de Baudelaire ou de Delacroix, Prud’hon allait devenir, pour la génération romantique, un précurseur.

Les peintres romantiques et réalistes lui ont accordé la gloire que son temps lui avait tardivement concédée.