Pablo Picasso (1881-1973 )
Le Gourmet
1901
Huile sur toile
Dim 92,8 x 68,3 cm
Conservé à la National Gallery of Art de Washington, DC
Il est actuellement exposé dans l’ East Building Mezzanine, Gallery E217
Le peintre
Dessinateur virtuose, initiateur du cubisme, peintre surréaliste, sculpteur, Pablo Picasso a profondément boulversé l’art du XXe. Sa grandeur s’explique par sa capacité infinie à innover, à devancer ses contemporains tout en dialoguant avec la peinture des maîtres anciens. De ruptures en ruptures, l’artiste a constamment renouvelé le rapport de l’article à la réalité, à l’histoire. Picasso incarne aussi un mythe : l’artiste bohème, le minotaure, le démiurge. Devenu une star de son vivant, mort à 91 ans, Picasso fut auréolé d’une gloire internationale.
Il est communément qualifié de génie.
Picasso : « Chercher ne signifie rien en peinture. Ce qui compte, c’est trouver. »
Le tableau
Le gourmet est l’un des tableaux emblématiques de la période bleue de Pablo Picasso.
Comme son nom l’indique, la période bleue de Picasso (1901-1904) se caractérise par l’usage prédominant de tons froids, principalement le bleu.
Composition
Le tableau représente une petite fille debout devant une table, vue de profil, tournée vers la gauche. Elle tient un bol dans une main et une cuillère dans l’autre, comme si elle était en train de manger ou de remuer le contenu de son bol. Sa posture est simple et quotidienne, mais empreinte d’une certaine gravité.
Dans Le Gourmet :
-La robe de l’enfant, le foulard autour de son cou et la nappe sont peints dans des nuances de turquoise, bleu ciel et bleu cobalt
-Les bas de la fillette sont d’un bleu marine
-Le sol est d’un bleu pâle avec une zone plus sombre pour l’ombre de la table
-Tous les objets et les traits du visage sont délimités par un contour bleu royal
Quelques touches de couleurs chaudes viennent rompre la monotonie froide :
-Un jaune lin pour un objet qui pourrait être un morceau de nourriture sur la table
-Une tasse ornée d’un motif corail-orange et bleu
-L’ombre de la table est striée de lignes oranges et brun clair
-Les cheveux de l’enfant ont des reflets jaunes
-Un pan de mur brun dans le coin supérieur gauche
La fillette présente un front haut, un nez retroussé et un menton arrondi.
Elle regarde fixement dans son bol, concentrée sur son repas.
l’expression est neutre, presque mélancolique -caractéristique de la période bleue où Picasso représentait souvent des figures isolées, pauvres ou marginales.
Analyse
Si Picasso reste ouvert au progrès et à l’innovation, il aborde avec un esprit classique de règles et d’harmonies des thèmes de façon créatrice et non plus destructrice .
Chez Picasso, l’évocation d’un esprit classique remonte non seulement à ses époques « bleue » et « rose » du tout début du siècle, mais aussi à ses créations pour Parade, le ballet de Cocteau (1917).
Dans l’œuvre de Picasso le classicisme devient une nouvelle facette de la modernité.
Picasso ne se servit pas de son style figuratif pour parodier et dénigrer la tradition, mais plutôt pour diffuser le mythe d’une France latine qui a survécu à la décadence bourgeoise.
La période bleu de Picasso débute en 1901, après le suicide de son ami Carles Casagemas. Cette tragédie marque profondément Picasso (il a alors 20 ans) et influence son choix de sujets : misère, solitude, maladie, vieillesse, figures marginalisées.
La palette froide reflète cette vision pessimiste du monde.
Provenance de l’œuvre
-Dr Alexandre, Paris (premier propriétaire)
-Joseph Stransky (1885-1936) New-York, vers 1930
-Wildenstein & Co, Inc, New-York
-Acheté par Chester Dale (1883-1962) en novembre 1936
-Legs à la National Gallery of Art en 1963
L’œuvre a été exposée dès 1901 à la galerie Vollard à Paris sous le titre L’enfant blanc, puis en 1903 au Museum of Modern Art de New-York sous le titre The Sweet Tooth.
Le Gourmet illustre parfaitement les préoccupations de la période bleue.
Bien que le sujet soit un enfant en train de manger, un moment ordinaire de la vie quotidienne. Le traitement pictural lui confère une dimension poétique et mélancolique.
La solitude de la figure, la froideur des couleurs, la simplicité du cadre créent une atmosphère de vulnérabilité et d’intimité qui caractérise les meilleures œuvres de cette période.
Picasso montre ici sa capacité à transformer un genre banal ( la scène de genre ) en une méditation sur la condition humaine, annonçant déjà la profondeur psychologique qui marquera toute son œuvre.
Le classicisme de Picasso : une modernité paradoxale
Picasso a en effet traversé plusieurs phases de retour au figuratif et à l’antique, notamment après le cubisme analytique et synthétique.
Mais sa démarche est plus complexe qu’une simple célébration d’une « France latine ».
Ses œuvres ne parodient pas la tradition, elles ne la copient pas non plus.
Picasso réinterpréte le classicisme à travers le prisme de sa propre modernité : les proportions sont délibérément « fausses », les visages parfois inexpressifs, les compositions rigides.
Le mythe méditerranéen
La « France latine » survivant à la décadence bourgeoise évoque des thèmes qu’on trouve chez des intellectuels comme Maurice Denis ou dans l’idéologie de la revue classique des années 1920.
Picasso, cependant, était davantage attaché à une Méditerranée mythique, espagnole, catalane, grecque, qu’à une France spécifique.
Son classicisme est souvent lu comme :
-Une réponse au chaos de la guerre
-Un besoin de stabilité formelle après l’explosion cubiste
-Une affirmation de la permanence de la beauté face à l’absurde
Picasso n’était pas un propagandiste.
Son rapport à la tradition état ambivalent – il l’absorbait, la transformait, la déplaçait.
Si son classicisme participe d’une certaine idéalisation méditerranéenne, il le fait de manière personnelle et formelle, non idéologique.
Picasso, bien qu’engagé politiquement à certains moments (notamment avec Guernica), était avant tout un formaliste. Son classicisme est moins une déclaration culturelle qu’une exploration de possibilités plastiques, le corps humain, la composition équilibrée, la ligne pure.
La classicisme chez Picasso est peut-être mieux compris comme une modernité qui s’autorise toutes les traditions, y compris celle qu’elle a contribué à déconstruire, plutôt que comme un programme mythique contre la décadence.
Conclusion
L’œuvre de Picasso se révèle à travers une tension permanente entre rupture et réinvention.
Le Gourmet tableau inaugural de la période bleue, et les retours au classicisme des années 1920 illustrent deux facettes d’une même démarche : la capacité de l’artiste à réinvestir les traditions pour les transformer en modernité.
Dans la période bleue, Picasso use du figuratif non pour rassurer, mais pour dénoncer par l’émotion – la froideur des teintes, la solitude de l’enfant, la simplicité dépouillée du cadre créent une poétique de la vulnérabilité qui annonce l’art du XXe.
Plus tard, son classicisme ne se contente pas de célébrer une Méditerranée idéalisée : il réapproprie les formes antiques pour les déplacer, les déformer subtilement, les rendre à nouveau problématiques.
Ce qui unie ces deux périodes, c’est le refus de la simple imitation.
Picasso ne parodie pas la tradition, mais il ne la vénère pas non plus passivement. Il la digère – la transforme en langage personnel, la soumet à ses propres exigences formelles.
Le mythe d’une « France latine » ou d’une Méditerranée éternelle, s’il traverse certaines de ses toiles, reste avant tout un prétexte plastique, une occasion de réaffirmer que la modernité n’a pas à choisir entre le passé et l’avenir, mais peut les habiter simultanément.
En définitive, Picasso nous apprend que toute tradition est une matière vivante, que le classicisme peut être aussi subversif que l’avant-garde, et que la véritable modernité réside peut-être dans cette liberté de passer d’un registre à l’autre sans jamais se fixer – ni dans la rupture totale, ni dans le retour au passé, mais dans le mouvement incessant entre les deux.
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Pour la biographie : BeauxArts