Le chemin du calvaire – 1544-1545 – Jacopo Bassano

Jacopo Bassano (1515-1592)

Le chemin du calvaire 

1544-1545

Huile sur toile
Dim 145,3 x 132,5 cm 

Conservé à la National Gallery à Londres 

 

 

Le peintre 

Jacopo dal Ponte dit Jacopo Bassano,  est un peintre italien maniériste de l’école vénitienne. Le plus âgé et le plus connu des peintres de la famille dal Ponte.
Il est né dans une famille d’artistes, son père lui a enseigné les bases de son art.Jacopo Bassano est l’un des grands maîtres anciens de la Renaissance vénitienne à l’époque maniériste du XVIe.
Bassano étudie à Venise auprès de Veronese puis s’installe dans sa ville natale de Bassano, où il fonde son propre atelier. Jacopo Bassano a rapidement acquit une réputation de portraitiste talentueux. Il peint pour l’hôtel de ville de Bassano trois œuvres sur des thèmes bibliques, qui sont un mélange de l’influence de Bonifazio et de ses propres idées.
Il est Influencé par d’autres peintres vénitiens tels que Lorenzo Lotto, Titien, Tintoret, Parmigianino et Salviati.
Jacopo fut l’un de ceux qui contribuèrent au développement de la technique du pastel.
Le maniérisme en vogue à Venise vers 1540, lui ouvre de nouvelles possibilités et il y répond avec enthousiasme.
Chacune de ses peintures est pour lui une expérience.

 

 

Le Tableau 

Ce tableau pourrait avoir été un retable pour une chapelle dédiée à sainte Véronique.
Son nom est lié à l’expression latine « Vera ikon » qui signifie « image fidèle ».

Le voile de Véronique, le Sudarium, est devenu une relique vénérée comme une image fidèle du Christ.

 

 

Composition. 

Ce tableau est un brillant exemple de synthèse d’influences diverses.

Jacopo bassano s’approprie et transforme des motifs issus d’estampes d’autres maîtres pour construire sa composition.

La composition s’inspire d’une gravure d’après Raphaël (au Prado à Madrid) et d’une estampe tirée de La Petite Passion du peintre allemand Dürer.

L’influence de Raphaël n’est pas directe (Bassano n’a pas vu l’original) mais elle passe par l’œuvre de son graveur attitré, Marcantonio Raimondi, dont les estampes circulaient dans toute l’Italie.
Pour ce tableau, il s’agit d’une célèbre gravure de Marcantonio Raimondi (vers 1517) d’après une invention de Raphaël.
Une version peinte de ce motif est conservée au musée du Prado à Madrid.

Jacopo Bassano s’inspire clairement de la structure générale de la composition et de la pose du ChrIst. La manière dont le Christ s’effondre sous la croix, le corps tordu, le visage tourné vers le regardeur, est directement inspirée de ce modèle raphaélesque.
La figure de Véronique agenouillée et se penchant vers lui trouve également un précédent dans la figure féminine (souvent identifiée comme la Vierge) dans la gravure de Marcantonio Raimondi.

Jacopo Bassano ajoute sa propre vision au modèle, il injecte un réalisme, une densité de foule et une intensité dramatique qui lui sont propres, s’éloignant de l’élégance plus classique et posée de la Haute Renaissance romaine.

L’influence de Dürer, le maître de la gravure du Nord, est également cruciale pour Bassano. Les artistes vénitiens étaient très friands des estampes allemandes, qui offraient un sens du détail, un réalisme et une expressivité narrative différents du modèle italien.

Pour ce tableau Jacopo Bassano s’est inspiré de La Petite Passion une série de gravures sur bois réalisée par Dürer vers 1511.
Jacopo Bassano s’inspire de Dürer pour l’aspect anecdotique, la vivacité des détails et la représentation du chaos de la foule.
Le foisonnement des personnages, l’inclusion de détails réalistes, les armes, les vêtements contemporains, les expressions faciales et l’atmosphère générale de tumulte rappellent le style narratif et détaillé de Dürer.

Dürer était passé maître dans l’art de condenser l’émotion et l’information dans un espace restreint, une technique que Jacopo Bassano adapte à la peinture sur toile.

Le génie de Jacopo Bassano réside dans sa capacité à ne pas simplement copier, mais à fusionner ces deux traditions stylistique distinctes :
Le modèle italien/raphaélesque lui apporte la monumentalité et la pose classique de la figure principale du Christ.
Le modèle nordique de Dürer lui apporte le réalisme, le sens du détail et l’intensité narrative de la scène d’ensemble.

Le résultat est une composition  puissante et originale qui, tout en rendant hommage à ses sources, s’impose comme une vision unique et personnelle de la Passion.

La composition est aussi fortement influencée par le maniérisme vénitien, se caractérisant par son dynamisme, sa densité et une organisation complexe le long de diagonales puissantes.

Jacopo Bassano a un sens aigu de la mise en scène.

C’est une composition dynamique.

L’organisation de la scène est résolument diagonale. L’œil du regardeur est guidé depuis le coin inférieur droit où se trouve sainte Véronique, le long du corps effondré du Christ et du montant de la croix, jusqu’au sommet gauche, vers la colline du Calvaire -Golgotha- visible de loin.
Le point focal dramatique, le point culminant de l’action,  se situe au centre-droit, là où le Christ , accablé par le poids de la croix, tombe au sol.
C’est à cet instant précis qu’intervient Véronique.

Le tableau est délibérément encombré de figures aux poses souvent violentes et contorsionnées, créant une impression de tumulte et de chaos.

Jacopo Bassano mêle des personnages bibliques à des figures contemporaines, y compris des soldats en armure et des badauds vêtus de costumes vénitiens du XVIe.

Portant sa croix, le Christ trébuche et tombe.
Un de ses bourreaux lève le poing pour le frapper tandis qu’un autre le tire par la taille en le ligotant.

Au loin se dresse le Calvaire, la colline aride où le Christ sera crucifié.

La Vierge suit son fils et essuie sa joue baignée de larmes.
Dans son dos se tient saint Jean.
Sainte Véronique tend son voile au Christ, sur lequel s’imprimera miraculeusement l’image du visage.

Jacopo Bassano est un dessinateur virtuose.

Sa couleur s’éclaircit et les tons perdent leur chaleur.

Jacopo Bassano applique les couleurs en couches successives, en travaillant des tons sombres vers les tons clairs, pour obtenir des effets de transparence et de profondeur.
Il accorde une grande attention aux textures et aux reflets pour rendre de manière réaliste les étoffes, les métaux et les carnations.

Jacopo Bassano utilise une palette riche et variée. Les rouges vifs de la robe de véronique, ainsi que les bleus profonds, sont rehaussées par des effets de lumière saisissants.

La lumière n’est pas uniforme. Elle éclaire sélectivement les figures clefs, accentuant le drame et l’intensité émotionnelle de la scène. 

Cette utilisation du clair-obscur contribue à l’atmosphère chaotique et tendue.

Jacopo Bassano est réputé pour son observation méticuleuse de la réalité, une caractéristique qu’il a héritée de son environnement rural et qui contraste avec l’idéalisme de certains de ses contemporains vénitiens.

Le tableau se distingue par son rendu minutieux des textures et des matières.

La richesse des vêtements de sainte Véronique (le velours, la soie) est rendue avec une précision tactile. On peut presque sentir le poids des armures des soldats ou la rugosité du bois de la croix.

L’inclusion de détails apparement secondaires -comme la corde autour de la taille du Christ, l’expression des visages individuels dans la foule ou même les éléments du paysage enrichit le récit et ancre la scène dans une réalité tangible, presque documentaire.

Bien que la composition soit complexe et chargée, le message central et les éléments narratifs principaux restent d’une grande clarté.

La tableau ne cherche pas à représenter l’intégralité du trajet, mais se concentre sur un seul moment décisif et chargé de sens : le chute et l’acte de compassion de Véronique. Ce choix narratif rend l’histoire immédiatement lisible.

Le regardeur identifie immédiatement les personnages  principaux grâce à leurs attributs : la croix pour le Christ, le voile pour Véronique, la couleur bleu pour Marie.

L’organisation autour de cet événement central simplifie la lecture de l’action, malgré la complexité visuelle de la foule environnante.

Ces trois éléments- vivacité, précision des détails et clarté narrative- convergent pour faire de ce tableau, une œuvre puissante et caractéristique du génie de Jacopo Bassano.

 

 

Analyse 

Venise est une ville essentiellement romantique et moderne, à l‘inverse de Rome, qui est une ville essentiellement classique et antique. 

Aucun sentiment n’a pénétré à Venise qui n’eût sa source dans la chevalerie ou le christianisme. Originaire de l’Asie, la race des Vénètes en avait apporté le sentiment de la couleur, l’amour du faste et  la prédominance de l’imagination. Ces trois choses distingueront l’Ecole vénitienne de toutes les autres Ecoles d’Italie. 

Florence a du style, Venise a du charme.

Marino Grimani fut un grand mécène à Venise
Jacopo Bassano fut prié d’envoyer trois tableaux qui représentaient la Nativité, la Fuite en Égypte et le Couronnement d’épines, il devait s’agir d’œuvres d’assez petites dimensions.  Elles faisaient peut-être partie des petits tableaux du premier étage du palais que les héritiers Grimani exclurent de la vente en 1816. Il existe de très nombreuses versions de chacun de ces sujets qui sont dues à Jacopo lui-même ou à son atelier.

À partir de 1540, Tintoret et Jacopo Bassano commencèrent à employer des fonds de couleur très foncée.
Ces fonds étaient laissés en réserve pour indiquer les ombres. 

Le travail du peintre s’inverse alors : dans la technique à l’huile telle que la pratiquait Jan van Eyck, on allait du plus clair vers le plus foncé, les zones les plus claires étaient en effet celles qui laissaient davantage transparaître la préparation, alors que les ombres étaient créées par une superposition de glacis. 

Avec les fonds colorés, l’ombre vient en revanche en premier et les zones claires, les blancs en particulier, forment des épaisseurs, des empâtements. 

La couleur de la préparation ou de l’impression donne de plus une harmonie d’ensemble au tableau, on arrive ainsi à ce que l’on appelle la peinture tonale.

Les vénitiens jouèrent un grand rôle dans le développement de la technique de l’huile.

Jacopo Bassano compose comme il peint dans ce tableau, avec une fouge qui n’est jamais disciplinée par la raison, avec une verve désordonnée jusqu’à la furie.

C’est un génie sans frein. Il sait manipuler la couleur, il oppose le rouge au vert (qui est la couleur complémentaire du rouge). Pour exalter le ton jaune il le fait voisiner avec un ton violet.

Cependant le goût du coloris, la connaissance des couleurs et de leur distribution dans le tableau ne sont pas les seuls caractères observés à Venise. 

L’Ecole de Venise est remarquable pour avoir manié mieux qu’aucune autre les ressources de la peinture à l’huile. La peinture à l’huile est la seule qui puisse creuser dans la toile des ombres à la fois profondes et transparentes. Le glacis laissant transparaître le dessous qu’il recouvre, s’interpose comme une gaze légère et colorée entre l’œil du regardeur et la couleur première, modifie cette couleur selon le goût du peintre, y ajoute plus de finesse ou plus d’énergie, et fait office d’un vernis qui augmente le lustre. Cette double méthode de glacer les couleurs dans l’ombre et des les empâter dans les lumières constitue précisément les avantages de la peinture à l’huile, dont Jacopo Bassano laisse avec ce tableau un modèle incomparable.

La peinture à l’huile permet à Bassano de pratiquer la plénitude des effets qu’engendrent la perspective et la grâce du lointain.

La densité des figures exprimant une forte émotion est caractéristique des œuvres de maturité de Bassano, réalisées après qu’il eut pleinement développé son style et sa technique.

Le chemin du calvaire est un exemple exceptionnel du style distinctif de Bassano.

Avec ses dimensions, cette peinture frappante et audacieuse est une pièce maîtresse.

Dessin et peinture semblent constamment mêlés et ne constituent pas deux phases successives de l’exécution.

Jacopo Bassano et ses fils conservaient précieusement les dessins dans l’atelier. Ces dessins jouaient probablement un grand rôle dans les répétitions ou les variantes d’une même composition, que Jacopo et ses fils produisaient en série.

De nouvelles étapes apparaissent dans le travail du peintre, comme les esquisses peintes. Le dessin est important dans l’exécution. 

Jacopo Bassano est un dessinateur virtuose, Jacopo utilisait généralement des crayons de couleurs vives pour ses esquisses préparatoires.

Ce tableau se caractérise par son extraordinaire vivacité, la précision des détails et la simplicité des éléments narratifs.

La structure diagonale insuffle un mouvement continu qui empêche l’œil de se reposer. Le chaos de la foule, les gestes brusques des soldats et l’effondrement du Christ contribuent à cette impression de scène saisie sur le vif.

Les émotions sont exacerbées. La brutalité des bourreaux contraste fortement avec la douleur stoïque du Christ et la compassion désespérée de Véronique et de la  Vierge. Cette gamme d’expressions rend l’ascèse extrêmement vivante et humaine.

Dans ce tableau les figures élancées disposées dans un espace restreint, sont d’une élégance toute émilienne.

Ce tableau est inspiré de gravures allemandes.

Les estampes en provenance de l’Émile et du nord qui arrivent à Venise représentent pour Jacopo Bassano des séquences passionnantes et tourbillonnantes.
Sa couleur s’éclaircit et les tons perdent leur chaleur.

L’histoire de la peinture vénitienne au XVIe ne tient pas au seul développement de l’art de Bellini et de Giorgione, mais aussi à l’apport de ces bourgades provinciales où des artisans stimulés par la vitalité de la capitale, ont pu soudain mûrir leur originalité.
Le cas de Jacopo Bassano est l’un des plus remarquables
.

Avant de commencer un tableau Jacopo Bassano réalise de nombreux dessins préparatoires, pour étudier la composition, les attitudes des personnages et les détails.

Il utilise différentes techniques de dessin, comme la pierre noire, la sanguine ou l’encre, sur papier ou parchemin. Certains de ses dessins ont été conservés et témoignent de la précision et de la virtuosité de son trait.

Le tableau illustre un moment non pas directement issu des Évangiles canoniques, mais popularisé par la tradition et le chemin de croix : la rencontre entre le Christ et sainte Véronique.

Jésus est représenté tombant sous le poids de la croix. Sa sainteté est accentuée par son débat clément avec la foule hostile qui l’entoure. Un bourreau, dans une posture agressive, lève le poing pour le frapper, tandis qu’un autre le tire par une corde attachée autour de sa taille pour le forcer à avancer.

Sainte Véronique, agenouillée au premier plan à droite, se penche pour essuyer le visage ensanglanté et en sueur du Christ avec son voile (sudarium)). Selon la légende, l’image du visage du Christ s’imprima miraculeusement sur le tissu.

La richesse de sa robe vénitienne, aux manches vertes et au corsage rouge, attire immédiatement le regard et contraste avec l’état du Christ.

Véronique agit comme une figure de compassion, reflétant la souffrance du Christ.
Derrière Véronique, on distingue la Vierge Marie éplorée et saint Jean, discrets dans la masse, assistant à la scène. 

L’inclusion de chevaux et de soldats confère à l’œuvre un réalisme anecdotique, typique de l’approche de Jacopo Bassano, qui aimait insérer des éléments de la vie rurale ou quotidienne dans ses scènes sacrées.

Le tableau met l’accent sur l’émotion humaine et la souffrance physique. 

Les expressions sont intenses, de la douleur du Christ à la brutalité des bourreaux, offrant une vision puissante et moins idéalisée de la Passion.

 

 

Conclusion

Le chemin du calvaire de Jacopo Bassano est une œuvre maniériste vibrante, remarquable par sa composition complexe et diagonale, son traitement réaliste et émotionnel du sujet, et sa maîtrise de la lumière et de la couleur pour exprimer le chaos et la compassion au milieu du drame de la Passion du Christ.

Bassano passa toute sa vie tranquillement dans sa ville natale, produisant des œuvres pour les églises de celle-ci et des environs, loin de Venise, lieu de triomphe de Veronese et du Tintoret. IL est pourtant, avec eux, l’une des figures majeures du maniérisme vénitien, et ce,  de manière tout à fait personnelle.

Son art du Cinquecento oscille entre deux tendances : l’une fantastique et hallucinatoire se retrouve dans Le Greco; l’autre naturaliste et lumineuse, lui vaut d’être comparé à Velasquez et aux impressionnistes.

Les peintures de Jacopo Bassano sont exposées dans certains des plus beaux musées d’art du monde, notamment le Museo Civico de Bassano.

 

 

 

Source :
Charles Blanc – Les peintres de l’École Vénitienne –

La Vierge trônant avec l’Enfant et les saints – 1588 – Annibale Carracci

Annibale Carracci ( 1560-1609)

La Vierge trônant avec l’Enfant et les saints 

1588

Huile sur toile
Dim 384 x 255 cm

Conservé dans la galerie de peinture des vieux maîtres, musée d’art des collections nationales de Dresde, Allemagne 

 

 

Le peintre 

Fils d’un tailleur, Annibale est le plus talentueux des trois peintres de la famille Carracci. Il commence sa formation en travaillant sur les fresques ornementales avec son frère Agostino et son cousin Ludovico dans plusieurs palais de Bologne.
Ses premières œuvres de genre sont remarquables par leur naturaliste audacieux.
Les voyages que le jeune Annibale fait à Parme et à Venise dans les années 1580 l’aident beaucoup à developper son talent.
À Bologne, Annibale se joint à Agostino et Ludovico pour fonder un école d’artistes appelée « Accademia degli Incamminati » où l’enseignement repose sur les principes de l’art de la haute Renaissance et sur le dessin d’après modèle.
De 1583 à 1595, Annibale travaille sur une série de grands retables et crée plusieurs paysages ordonnés et désinvoltes.
Il réalise des études de Paysage pendant toutes les phases de sa carrière, ce qui contribue à faire de ce genre un sujet principal des fresques italiennes.
En 1595, Annibale Carracci est invité à Rome par le cardinal Odoardo Farnese afin d’y réaliser des fresques pour orner son palais.
À Rome Annibale se tourne avec enthousiasme vers l’étude de l’art antique et les œuvres de Raphaël.
Pendant les dix années suivantes, il se consacre à l’exécution des fresques ornementales du palais Farnese, travail qui est le précurseur des grands plafonds baroques du XVIIe.

 

Le tableau 

Initialement conçue comme un retable pour la chapelle des marchands de la basilique San Prospero de Reggio d’Emilie, cette œuvre fait partie d’un ensemble réalisé par Annibale lors de son séjour dans cette ville dans les années 1580 et 1590.

L’œuvre intégra ensuite les collections d’Isabelle d’Este à Modène, d’où elle fut vendue en 1746 à Auguste III lors de la vente de Dresde, rejoignant ainsi sa collection actuelle.

 

Composition 

La composition s’organise autour de la Vierge assise sur un trône avec l’Enfant sur ses genoux.

Il s’agit d’une variation sur le thème traditionnel de la Sacra Conversazione (Conversation sacrée) où des figures sacrées de différentes époques sont réunies dans un même espace.
La Vierge et l’Enfant sont placés dans la partie supérieure sur un trône surélevé, le dossier du trône est tendu de brocard rouge, relevé par des angelots.
Une colonne borde son trône et laisse supposer que la Vierge se tient dans une loggia ouverte sur un jardin.

La surélévation de la Vierge et de l’Enfant marque leur importance spirituelle.

Autour du trône, dans le registre inférieur se trouvent plusieurs saints :
Saint Luc est représenté à gauche, tenant un stylet, une tablette et un encrier pour dessiner la Vierge.
Face à lui, à droite saint Jean-Baptiste indique le chemin de l’index, car on l’appelle aussi saint Jean Précurseur.
Baisant les pieds du Christ, saint François est reconnaissable à son habit de moine et aux stigmates sur sa main.
Assis au premier plan et regardant le public, l’ange qui tient un phylactère symbolise saint Matthieu.

À droite de la colonne un arbre grimpe le long de la colonne, et dans le fond du tableau, une colline surmontée d’un château délimitent l’horizon.
Un ciel nuageux de soleil couchant étire ses nuages dorés.
Ce ciel parle dans son silence.

Dans le coin supérieur droit du tableau, des angelots, accrochés à un nuage gris observent la scène.

Le pinceau d’Annibale Carracci donne mouvement, esprit et vigueur à ses personnages.

Annibale manipule la lumière et les couleurs pour capturer les impressions.
Il renonce à l’appel sensuel de la couleur pour se concentrer sur les gestes et l’expression faciale.
Les personnages ne sont pas simplement juxtaposés, mais interagissent par des regards et des gestes, créant une scène dynamique et unifiée.

Le tableau inclut des détails réalistes, comme le livre dans la main de la Vierge ou d’autres attributs des saints, qui ancrent la scène dans une réalité tangible et humaine.

Contrairement au « désordre pictural » parfois associé au baroque ultérieur, cette œuvre présente une composition équilibrée et ordonnée, typique de l’approche classique des Carracci, qui cherchaient un équilibre entre le naturalisme et l’idéal classique.

 

 

Analyse 

Le XVIe est la période où l’art vénitien atteignit son apogée et où les artistes rivalisèrent avec ceux de Rome et de Florence.

S’il n’y avait pas de cours à Venise, les artistes et les lettrés y entretenaient de fécondes relations.

Véronèse devint dans les années soixante, le peintre préféré de la plus riche aristocratie vénitienne.

La Vierge trônant avec l’Enfant et les saints témoigne d’une influence vénitienne plus marquée que toutes les créations antérieures d’Annibale Carracci, et sa datation précise permet aux historiens de l’art de situer son voyage d’étude à Venise entre 1587 et 1588.

Cette œuvre est un exemple précoce et marquant du style d’Annibale Carracci, qui s’inscrit dans le mouvement de la Contre-Réforme et précède le plein épanouissement du style baroque.

L’une des influences majeures de sa composition est celle des Noces mystiques de sainte Catherine de Paolo Veronese, dont elle reprend les diagonales, la position de la Vierge et des saints, ainsi que le drapé rouge suspendu aux colonnes comme un rideau théâtral.

Le tableau se distingue de la période maniériste précédente, caractérisée par des poses forcées et des couleurs artificielles.

Annibale privilégie un retour au réalisme frappant et à une composition claire, inspirée des maîtres de la Haute Renaissance comme Raphaël.

L’apparence de ses personnages laisse paraître son esprit ardent et sacré et aussi les hautes pensées de sa noble raison.

Les aspects formels de sa peinture sont indissociables de sa portée expressive.
Si le silence devient parole, c’est que les traits des visages parlent, expriment  le caractère.
Annibale a la capacité d’ insuffler une profonde humanité et un réalisme psychologique à ses personnages religieux.

Annibale étudie méticuleusement le monde naturel et les gens qui l’entourent.
Ses visages ne sont pas des masques, mais des portraits individualisés, inspirés de modèles vivants, ce qui confère une authenticité immédiate à la scène sacrée.

L’objectif d’Annibale, influencé par la théorie de la Contre-Réforme sur l’art, est de susciter la dévotion et l’émotion chez le regardeur. 

Les visages et les gestes de ses personnages sont chargés de sens, exprimant des émotions spécifiques :
La tendresse maternelle de la Vierge Marie.
La dévotion et l’humilité des saints, comme saint François d’Assise agenouillé, qui réagissent avec ferveur à la présence divine.
Une certaine gravité ou contemplation chez les autres saints, tels saint Matthieu ou saint Luc, qui incarnent leur rôle d’évangélistes ou de témoins.

Chaque saint n’est pas seulement identifiable pas ses attributs mais aussi par une physionomie et une expression propres qui reflètent son histoire et sa personnalité spirituelle.
Les traits ciselés des visages et les regards attentifs sont conçus pour communiquer un état d’esprit et un caractère uniques.

Cette expressivité des visages participe à la clarté narrative de l’œuvre.

Le regardeur comprend instantanément les rôles et les interactions des différents personnages, ce qui était un élément clef  de la peinture après le Concile de Trente visant à instruire et émouvoir les fidèles. 

La multiplicité des lumières éclaire le tableau, la clarté fulgurante éclaire les personnages, le soleil couchant illumine le paysage.

La palette de couleurs, riche et lumineuse et les effets de lumière rappellent le colorisme vénitien, marquant une évolution par rapport au naturalisme plus austère des premières œuvres bolonaises d’Annibale.

La restauration du tableau a révélé une palette de couleurs, riche et lumineuse, qui avait été obscurcie par un vernis jauni, contribuant à la qualité éclatante de l’œuvre.

Annibale Carracci dessine et colore
La matière picturale est elle-même expressive. 

La peinture est poésie silencieuse car Annibale Carracci parvient à supplanter par l’expressivité le manque de discours et de paroles.

L’approche d’Annibale vise à émouvoir le regardeur et à renforcer sa foi. 

Le traitement des personnages est empreint de tendresse et de dévotion, rendant la scène religieuse plus accessible et humaine pour les fidèles.

Annibale Carracci n’a cependant pas entièrement rejeté son style précédent, et les leçons de Véronèse sont traduites dans un idiome moins surnaturel, moins éthéré, plus proche de l’expérience vécue du regardeur.
Annibale Carracci opte pour un aperçu d’un arrière-plan de paysage plutôt que pour le bleu céleste de tant d’œuvres de Véronèse et pour les saints humblement vêtus et debout sur la terre nue plutôt que pour les figures richement vêtues sur des escaliers dans l’œuvre de Véronèse.

Ce tableau est une étape cruciale dans le développement du style éclectique d’Annibale Carracci. 

Il rompt avec l’artifice pour revenir à une représentation plus vraie et plus humaine, où chaque visage raconte une histoire et exprime un caractère distinctif. 

Annibale Carracci fusionne le naturalisme lombard, les principes de dessin d’Italie centrale et le Colorito vénitien, marquant une transition majeure vers le naturalisme et le drame du baroque naissant.

 

 

Conclusion 

Annibale Carracci est un artiste classique très influent, qui a vécu à Rome au XVIe.

Les fresques décoratives qu’il a exécutées dans la galerie Farnèse, à Rome, sont des chefs-d’œuvre inégalés de l’illusionnisme spatial et constituent ses œuvres les plus importantes.

On attribue à Annibale l’invention de la caricature. 

Il a joué un rôle déterminant dans l’évolution du paysage classique idéal, et il est considéré comme l’un des plus grands dessinateurs de l’art occidental, travaillant la forme et la structure tout en se montrant extraordinairement sensible à la lumière et à l’ambiance dans ses dessins.

Son œuvre combine les éléments de la Renaissance et des écoles vénitienne et bolonaise, avec un retour à la grandeur classique tout en y ajoutant une nouvelle vitalité.