Edouard Manet (1832-1883)
Portrait d’Emile Zola
1868
Huile sur toile
Dim 146,5 x 114 cm
Conservé au musée d’Orsay à Paris
Le peintre
Peintre favori de Zola, Edouard Manet incarne la révolution esthétique de la fin du XIXe : la mort de l’académisme au profit du réalisme de la vie contemporaine. Manet est le rival de Gustave Courbet et un véritable exemple pour une génération d’artistes (Degas, Monet …). Si Manet ouvrit la voie à la modernité, l’artiste n’en demeure pas moins un peintre de Salon, en quête de reconnaissance officielle, et dont la carrière a été émaillée de succès et de scandales.
Il fait ses classes dans l’atelier de Thomas Couture.
Visiteur assidu du Louvre, Manet connaît ses classiques.
Avec d’autres artistes rejetés comme lui de l’exposition officielle, il participe au Salon des refusés, autorisé par Napoléon III.
Manet est un peintre bourgeois attaché aux mœurs parisiennes.
En 1866, Zola prend la défense de Manet qui le remercie en réalisant son portrait, exposé au Salon de 1868.
Manet a un modèle fétiche : Victorine Meurent.
Bien que rejeté du système académique, Manet meurt avec les honneurs grâce à l’appui de son ami Antonin Proust, éphémère ministre des Arts.
L’Olympia entre dans les collections nationales en 1890, grâce à une souscription lancée par Claude Monet.
Le tableau
En 1866, Zola écrit sur Manet dans La revue du XXe siècle et le défend à nouveau l’année suivante, à l’occasion de son exposition particulière organisée en marge de l’Exposition Universelle.
Zola considère l’artiste, contesté par les partisans de la tradition, comme l’un des maîtres de demain dont la place est au Louvre.
En 1887, l’article est publié sous la forme d’une brochure à couverture bleue que l’on retrouve dans ce tableau, placée bien en évidence sur la table.
En guise de remerciement, Manet propose à Zola de faire son portrait.
Les séances de poses sont organisées dans l’atelier de Manet, rue Guyot. L’environnement est reconstitué pour l’occasion avec des éléments caractéristiques de la personnalité, des goûts et du métier de Zola.
Au mur, on reconnait une gravure d’Olympia de Manet, un tableau qui suscita un vif scandale au Salon de 1865 mais que Zola considérait comme le chef-d’œuvre de Manet. Derrière celle-ci, se trouve une gravure d’après le Bacchus de Velasquez manifestant le goût commun au peintre et à l’écrivain pour l’art espagnol. Une estampe japonaise d’Utagawa Kuniaki II représentant un lutteur complète l’ensemble. L’extrême-Orient, qui a révolutionné la conception de la perspective et de la couleur dans la peinture occidentale, tient une place essentielle dans l’avènement de la nouvelle peinture. Un paravent japonais placé à gauche de la composition rappelle cette importance. Zola assis à sa table de travail, tient un livre à la main. Sur le bureau un encrier et une plume, symbolisent le métier d’écrivain.
Ce portrait scelle le début d’une amitié fidèle entre Manet et Zola, tous deux à la recherche du succès.
Composition
Zola est représenté à mi-corps, assis de trois quarts, tourné vers la gauche, le regard légèrement baissé et concentré.
Le cadrage est serré, recentrant la figure dans l’espace intime d’un cabinet de travail.
Le corps de Zola est ramassé, ses épaules sont droites, sa main gauche tient un livre ouvert, sa main droite est posée sur sa cuisse.
L’attitude est studieuse et réservée, plus intellectuelle que mondaine.
Le bureau est encombré d’objets lettrés : livres, plume, encrier, brochures.
Au mur un panache d’images épinglées : reproduction de Velasquez, estampe japonaise et gravure de l’Olympia.
Une médaille ou ex-libris apparait près des papiers , signe d’attribution ou admiration.
Un fauteuil au velours sombre cadre la silhouette, soulignant le noir du costume.
Manet vif et gestuel emploie des couleurs crémeuses.
Il y a une dominante de noirs, bruns et gris bleutés, avec des accents blancs (pages, manchettes) et quelques notes plus vives dans les images au mur.
La lumière latérale est tempérée, sans clair-obscur dramatique, elle modèle les volumes, insiste sur le visage et les mains.
Le pinceau de Manet est nerveux, visible, moderne : les surfaces ne sont pas lissées académiquement. Les touches sont franches, particulièrement dans les zones d’objets et les fonds, plus resserrés sur le visage.
Analyse
L’influence des estampes japonaises la plus durable résida dans l’esthétique radicalement différente qu’elles fournirent aux artistes occidentaux, qui perdurent d’une tout autre manière les possibilités expressives de la couleur, de la ligne et de la composition.
La peinture incorpore des motifs et des objets : costume, céramique et paravent.
Edouard Manet inclut des estampes japonaises dans des compositions de plus en plus grande dimension.
D’un point de vue général, le japonisme offrit aux artistes une alternative à la représentation illusionniste de la réalité qui prévalait depuis longtemps dans l’art occidental.
Les réalistes et les impressionnistes trouvaient dans les estampes la confirmation de leur propre intérêt pour la nature et la vie moderne.
Dans ce tableau, Zola semble plongé dans ses pensées, momentanément interrompu dans sa lecture.
L’auteur est présenté comme un érudit, tandis que le bureau évoque de vastes intérêts culturels.
Sur son bureau encombré, juste derrière sa plume, se trouve le pamphlet dans lequel il défendit Manet, victime de virulentes critiques.
Sur la gauche se dresse un paravent japonais et, une estampe représentant un lutteur japonais est accrochée au-dessus du bureau, à côté d’une reproduction des Buveurs de Velasquez et d’une petite gravure de L’Olympia de Manet.
Ces objets sont une allusion explicite à Manet, ami d’enfance de Zola, mais aussi aux influences artistiques qu’il incorpora dans ses œuvres.
Manet aime à traiter ses modèles avec une certaine majesté.
Manet est un peintre de tempérament et d’instinct.
Manet souvent décrit comme un peintre de tempérament, met son énergie au service d’une construction très consciente : sa touche vive repose sur une culture des maîtres (Velasquez, Goya, Titien) et sur un sens aigu des rapports de tons.
Zola occupe le centre visuel de la toile, assis de trois quarts dans une pose héritée des portraits savants, que Manet actualise par le cadrage serré et le mur d’images.
Son regard, légèrement baissé et absorbé, exprime une franchise intérieure et studieuse plutôt qu’un affrontement frontal avec le regardeur.
Zola occupe le cœur de la composition, dans une pose héritée des maîtres anciens, son regard est franc.
L’intensité de sa présence est magnifiée par les couleurs de son habit et par les accessoires qui l’entourent.
Cette mise en scène est réalisée par Manet dans son atelier.
L’écrivain se tient au milieu des attributs traditionnellement liés à la culture savante (livres, plume et encrier sur sa table de travail).
Ses jambes croisées évoquent l’attitude de l’otium, réservée aux humanistes libérés de toute activité physique, tandis que son visage de profil suggère une inscription dans l’histoire. Il tient dans les mains un livre qui serait l’un des volumes de l’Histoire des peintres de Charles Blanc, ouvrage encyclopédique réalisé sur le modèle des Vite de Vasari.
En optant pour une représentation ancrée dans la tradition, Manet exprime ainsi une certaine déférence envers son modèle, dont le jugement d’homme cultivé ne peut être qu’éclairé.
Cet hommage est aussi un moyen pour Manet de légitimer sa propre peinture, en témoigne la présence discrète d’Olympia sous la forme d’une gravure côtoyant une estampe japonaise et une autre d’après Les Buveurs de Velasquez.
Manet offre au regardeur une part d’intimité de Zola qui lui échappe habituellement.
Manet n’a pas idéalisé les traits de Zola, il s’intéresse d’abord à la singularité de sa physionomie.
Manet s’intéresse à la vie intérieure de son modèle et à la nature insaisissable de leurs relations.
En reconstituant son cabinet dans son atelier, Manet ouvre au regardeur une intimité habituellement soustraite : celle du travail, des lectures, des objets-signes qui racontent une vie d’esprit.
La lumière mesurée sur le visage et les mains, le regard absorbé, et le mur d’images composent moins une façade sociale qu’un accès à la vie intérieure du modèle.
Cette proximité dit aussi quelque chose de la relation peintre-critique : Manet fixe l’allié et l’ami, mais laisse affleurer l’insaisissable de leurs liens – entre admiration, gratitude et mise à distance – en préférant les signes discrets (livres, estampe, reproductions) au pathos.
Entouré de publications et de plumes, Zola s’adresse silencieusement, de profil, aux regardeurs du Salon, à la manière des humanistes de la Renaissance, le regard ferme et le front baigné de lumière disent l’inspiration active de l’écrivain.
Si le paravent appartenait aux accessoires de l’atelier de Manet, il évoquait le japonisme qui leur était commun. Le lutteur de sumo, un combattant, y prend valeur symbolique, de même que l’Olympia et Le triomphe de Bacchus de Velasquez.
Au sujet de ce trio d’images, Gautier parla, en 1869, de la « triplicité phénoménale du réalisme ».
Manet cherche à insuffler à ce tableau la spontanéité d’une scène prise sur le vif, bien que cette scène est été réalisée en atelier.
Manet rend hommage à Zola comme ami et défenseur et comme « homme de lettres ».
Les attributs (livres, plume) mettent en scène l’activité critique.
Le visage concentré et sobre, évite la flatterie mondaine : l’identité se construit par le travail et les idées plutôt que par l’apparat.
En plaçant les références derrière Zola, Manet inscrit le critique au cœur de son univers esthétique ; c’est aussi une façon de parler de lui-même, de ses combats et de ses influences.
Le montage d’images fonctionne comme un « dossier » visuel : Zola c’est l’œil et la plume.
Modernité picturale :
Refus du fini lisse, primat de la tache et de la sensation optique : Manet affirme une peinture de son temps.
La gamme sombre, met d’autant plus en valeur le jeu des matières et la justesse tonale.
L’intégration d’images reproduites et d’une estampe japonaise signale la culture visuelle moderne : circulation des œuvres, collage d’iconographies, goût pour les aplats, les cadrages coupés.
Construction de la dignité bourgeoise :
Costume noir, intérieur studieux, sobriété : Manet érige la figure du critique comme profession légitime de la modernité artistique.
Pas d’attribut aristocratique : la dignité découle du labeur intellectuel.
La pose de profil trois quarts, le regard absorbé, place Zola dans un temps intérieur, celui de la pensée.
Le livre ouvert et la plume signalent la méditation : Zola lit, écrit, interprète.
Manet reconnait le pouvoir du discours critique dans la réception de l’art, et en fait un motif de peinture.
Les papiers au bureau renvoient aux articles de Zola sur Manet : la peinture répond à l’écrit, scellant un pacte.
Par la variété de ses recherches, Manet transforme l’exercice du portrait en un tableau d’une grande complexité formelle et narrative.
Par la diversité de ses références et procédés -collage d’images au mur, jeu des matières, cadrage serré, contraste de tons, circulation entre objets-signes et figure – Manet élève le portrait au rang d’un dispositif complexe , où la construction formelle soutient une narration feuilletée : celle de Zola l’écrivain , de Manet l’artiste, et de leur dialogue au cœur de la modernité .
Conclusion
Manet est l’opérateur d’une révolution symbolique à la force motrice puisée dans le réservoir du passé.
Le portrait d’Emile Zola est à la fois un portrait d’écrivain, un manifeste de modernité et un autoportrait indirect de Manet.
Par une composition serrée et un réseau d’objets – signes (livres, plume, reproductions, estampe japonaise) Manet construit la figure du critique comme partenaire indispensable de l’art moderne.
La facture rapide, la gamme sourde et la lumière mesurée affirment une peinture de vérité et d’idées plutôt que d’apparat.
En faisant de l’espace de travail de Zola un théâtre d’influences et controverses, le tableau célèbre l’alliance entre l’œil qui peint et la plume qui défend, et fixe, dans l’intimité de l’atelier, l’histoire en train de se faire.
La réputation tenace de perturbateur de Manet fut progressivement lissée et assagie par une instrumentalisation républicaine dont la rétrospective du centenaire de sa naissance, organisée à l’Orangerie des Tuileries en 1932, représente l’un des points culminants.
Sources :
Biographie : revue des BeauxArts
Histoire du tableau : Musée d’Orsay








