William Hogarth (1697- 1764)
Les enfants Graham
1742
Huile sur toile
Dim 160,5 x 181 cm
Conservé à la National Gallery à Londres
Le peintre
Hogarth est un artiste complet et dont l’influence se perpétue jusqu’au début du XXe.
Il est identifié en France dès 1753 par Denis Diderot comme un brillant esprit.
Premier artiste libre et singulier de l’école anglaise de peinture, fondateur de la St Martin’s Lane Academy, il n’hésite pas à utiliser la presse et ses réseaux d’amis pour défendre ses idées, tout en exprimant, tant par la plume que par le burin et le pinceau, les errances, les plaisirs et les contradictions morales de son époque.
Hogarth a conçu un art visuel très narratif qui a fait sa réputation.
C’est au sein d’une véritable « culture de papier » que Hogarth va réfléchir à la fonction sociale de l’image par rapport à la masse de pages de texte que son époque produit.
C’est de l’effervescence textuelle que vont naître les premières images de Hogarth, qu’elles soient illustrations ou pamphlets visuels, et en développant l’art de la gravure, en la dotant elle aussi d’un Copyright, connu sous le nom de Hogarth’s cAt, en 1735, il s’est astucieusement inséré dans ce monde de l’écrit en perfectionnant une forme d’écriture picturale.
À sa mort, les gravures de ses œuvres occupent la même place et la même fonction que le livre dans les intérieurs des classes moyennes.
Par son inventivité formelle et son audace iconoclaste, doublées d’un flair remarquable pour les vertus commerciales de la publicité, il a contribué de manière décisive à l’émergence d’une approche non discursive de l’image, à l’affirmation d’une autonomie des arts visuels vis à vis précisément du livre et du texte. Tant dans ses œuvres que par son traité L’analyse de la Beauté -1753, il a visé et à bien des égards réussi, à donner à l’image un statut épistémologique aussi fort que celui du livre, à une époque où sciences et arts tentaient de donner forme au grand texte de la Nature.
Au sein d’une culture textuelle effervescente, ses premières images, entièrement subordonnées à un support verbal, sont alternativement des illustrations ou des gravures satiriques liées à l’actualité du moment.
Au travers de ces nombreux travaux de commande, Hogarth a, dès l’origine travaillé l’image selon deux axes de composition -la série d’une part, la prolifération graphique de l’autre- qui deviendront, les deux grandes caractéristiques originales de sa grammaire artistique.Hogarth a su se démarquer de l’emprise des textes et affirmer avec force l’autonomie de son activité picturale.
Hogarth a théâtralisé son art au-delà d’un simple travail de mise en scène.
Hogarth vivra à son aise grâce à ses gravures vendues dans le public et non par les commandes des « patrons ».
Le tableau
Cette peinture à l’huile achevée en 1742 représente un portrait de groupe des quatre enfants de Daniel Graham, apothicaire du roi George II.
Le plus jeune enfant était mort au moment où le tableau a été terminé.
Les enfants sont peints dans une atmosphère décontractée et détendue.
La fille aînée, Henrietta, tient la main de sa sœur cadette et essaie de ressembler à une adulte, la sœur du milieu, debout à côté d’elle, Anna Maria, essaie de représenter une mondaine.
Ces personnages sont liés par des liens familiaux; ces liens représentés de manière informelle et communs sont, en plus d’être fidèle à un genre artistique, sont fidèle à leur siècle.
Ce groupe fonctionne parce qu’il a un lien profond avec la société de son époque.
C’est un genre ancré dans son temps et qui représente les reflets d’une civilisation dans laquelle il évolue, en l’occurence la civilisation britannique.
Composition
Ce tableau représente un groupe de personnages, d’actions, d’objets.
Ce décor urbain situe le groupe d’enfants.
Cet environnement d’objets est celui de la société telle qu’Hogarth la voit.
Le regardeur voit à travers eux, comment l’individu vit son appartenance sociale.
D’abord par un savant rendu des volumes des corps. Les enfants habitent vraiment leurs vêtements. De plus, ces habits sont représentés avec une grande exactitude.
Ensuite par le rendu du mouvement et son accord.
Les personnages sont reliés par le corps et l’esprit, ils sont frère et sœur.
Le décor situe l’action, c’est une maison riche, tout dans cette pièce joue un rôle.
Le décor est un présentoir de richesse.
Les lignes de fuite, marquées par le parquet, partent du devant de la scène.
Les objets jouent un rôle plus important. Ils frappent par leur volume, leur emploi, leur signification sociale. La pendule indique l’heure.
Les objets sont riches de sens, ils sont présentés avec une exactitude extraordinaire.
Hogarth a l’amour du détail.
Le petit garçon joue d’un instrument de musique. La grande sœur tient dans sa main gauche deux cerises qui accaparent l’attention du plus jeune enfant.
La jeune femme du milieu tient sa robe comme si elle s’apprêtait à faire une révérence. Elle est placée en pleine lumière et est plus délicatement ombrée que les autres enfants. Toute la position de son corps, toute sa physionomie, expriment le sens de la scène.
Le chat qui observe l’oiseau dans la cage au cœur de l’amusement courtois est bafoué au profit de l’aspect comique qui pourrait émerger.
Cette note de légèreté au sein du portrait de groupe plus solennel permet de voir dans ce groupe les portraits des enfants.
L’ingéniosité du chat se situe dans le fait qu’il puisse faire rire le regardeur.
Le chat détourne l’attention du regardeur.
Le chat donne un air de vérité à la toile.
La toile est la source de toute créativité et de la vérité.
Les éléments du réel montre la richesse de la famille.
Hogarth utilise de façon très expressive la couleur dans ce tableau.
Les couleurs les plus présentes sont le vert, différentes nuances de brun, quelques touches de bleu et du noir.
Seul le rideau rouge qui se répand jusqu’au devant de la scène, contraste avec le reste du groupe. Sur la droite de la composition, il attire l’attention.
Il y a dans ce tableau une force dramatique, des touches pleines de vie, des nuances psychologiques très variées qui fascinent le public intellectuel aussi bien que les gens du peuple.
Le regardeur voit à travers ces enfants, comment l’individu vit son appartenance sociale.
Analyse
Le regardeur est invité à percevoir une représentation plurielle très tangible du complexe spectacle de la réalité.
C’est l’acte de perception qui, en une expérience de déchiffrement chaque fois renouvelée, confère à l’œuvre un sens et une unité toujours différents et jamais apparents.
L’extraordinaire vitalité graphique de ce tableau lui confère une spatialité remarquable qui permet à l’image d’appréhender le réel d’une manière qui lui est propre.
Chez Hogarth la Beauté relève d’un niveau d’inclusive généralité qui est moins celui d’une catégorie que la désignation même du champ du plaisir esthétique.
La Beauté devient ce dont s’occupe l’esthétique : une forme abstraite que chaque tableau réalise de manière originale.
Tout est lié, donnant des sens multiples où les paradoxes reflètent la complexité de la vie sociale.
Le regardeur ne peut séparer longtemps chez Hogarth , l’éthique de l’esthétique.
Pour les impressionnistes ce fut l’esthétique de la lumière, pour Hogarth, celle du mouvement.
Les œuvres de Hogarth ont une qualité profondément humaine.
Grâce à Hogarth, nous avons une expérience personnelle des membres de la société de son temps, de leurs étonnements, de leurs peines et de leurs plaisirs collectifs : foires, théâtres, exécution publiques, jours de réjouissance populaire.
Les personnages ont une grande lisibilité.
La petite fille placée au milieu est en pleine lumière et est plus délicatement ombrée que les autres. Toute la position de son corps, toute sa physionomie, expriment le sens de la scène. Ce personnage est flanquée à sa droite de sa grande sœur et du dernier née, à sa gauche de son frère qui est assis, il y a aussi des animaux, un chat grimpé sur le dossier du fauteuil observe un oiseau dans une cage.
Ces personnages forment un demi-cercle.
Au second plan un autre demi-cercle est formé par la pendule, la cage de l’oiseau et le chat.
Hogarth nous montre les enfants animés par un désordre créateur.
Chaque enfant semble jouir de sa liberté individuelle.
L’artiste qui ne peut se plier aux conventions du portrait aristocratique, reste fidèle à la classe moyenne cultivée dont il est issu. Hogarth reste toujours préoccupé du sens moral de ses compositions.
Dans beaucoup de ses œuvres le réalisme impitoyable de Hogarth annonce l’art de peintres aussi grands que Goya et Daumier.
Hogarth montre son siècle sans l’embellir.
Il observe avec une grande dextérité son présent.
Le réalisme dont fait preuve Hogarth est une caractéristique centrale dans la description de sa démarche artistique.
Il représente des groupes de personnes ainsi que le mobilier de son temps.
En représentant le vrai train de vie de son siècle, il représente aussi ce qui est commun et admis par sa société.
Dans ce tableau, le style vestimentaire des personnages reprend la mode du début du XVIIIe en Angleterre. Un habit long que l’on boutonne sur le devant, une chemise, des bas et des chaussures ornées d’une boucle sur le dessus pour le garçon, des robes longues décolletées pour les filles, avec des corsets. Une couronne de fleurs dans les chevelures, relevées en chignon.
La lumière entrant de la gauche, éclaire avec plus d’intensité la jeune fille du milieu.
Dans le fond du décor, la cheminée est cachée, sur la gauche la pendule indique l’heure, elle est posée sur une console d’un rouge sombre.
Cette volonté de mener le regardeur dans des directions multiples rappelle l’organisation spatiale que Hogarth adopte en général dans ses œuvres.
Hogarth représente les enfants assis ou debout, dont la gestuelle est poussée à l’excès. On se retrouve dans la même situation que la pantomime où les personnages ont recours à de grands gestes pour s’exprimer. Ces enfants doivent trouver un moyen de « parler » sans vraiment qu’on les entende et la gestuelle, est la meilleure solution.
La pantomime que représente de manière graphique Hogarth reprend les traits d’un théâtre et de ces règles pour les adapter à une forme artistique fixe.
La pantomime est la meilleure forme comique de représentation scénique pour montrer la multiplicité d’actions au sein d’une même scène et c’est ce que fait Hogarth dans son traitement visuel d’un groupe d’enfants dans la première moitié du XVIIIe.
Le théâtre anglais est avant tout un art de son temps. Il est indissociable des événements politiques, économiques et sociaux de sa civilisation. Il s’agit alors d’un milieu en pleine expansion et reprenant les mêmes thèmes contemporains que l’art hogarthien.
Le théâtre anglais de cette période apparait alors comme un art tiraillé qui s’oppose dans ses choix voulant absolument concilier, tradition et modernité, deux éléments antagonistes.
Hogarth considère que le monde est une pièce de théâtre.
Dans ce tableau, l’éclairage, la mise en scène, la disposition des personnages, les cadrages, l’effet du rideau ont une dette considérable envers l’univers de la représentation théâtrale.
Les enfants peints par Hogarth invitent à une lecture de gauche à droite, reposant sur des ressorts narratifs qui doivent beaucoup aux formes contemporaines de la fiction en prose.
L’importance du travail de Hogarth vient de ce qu’il a su promouvoir une forme de représentation visuelle dynamique, en phase avec les principaux courants de pensée de son temps, et accessible à un vaste public qui y a vu non simplement un prolongement mais un équivalent de ce que lui proposaient les livres ou les théâtres.
Face à ce tableau qui multiplie dans un même espace et de façon non hiérarchisée ou sélective les champs d’action contigus, le regardeur est invité à recevoir une représentation plurielle très tangible du complexe spectacle de la réalité.
C’est l’acte de perception qui, en une expérience de déchiffrement chaque fois renouvelée, confère au tableau un sens et une unité toujours différents et jamais apparents.
L’extraordinaire vitalité graphique de ce tableau lui confère une spatialité remarquable qui permet à l’image d’appréhender le réel d’une manière qui lui est propre.
Conclusion
Hogarth aurait voulu que l’on reconnût ses tableaux comme l’équivalent moderne des œuvres « classiques ».
Hogarth a fort bien su se démarquer de l’emprise des textes et affirmer avec force l’autonomie de son activité picturale.
Hogarth ne voit la société qu’à travers son expérience personnelle, sa sensibilité et son imagination.
Son génie, c’est d’avoir su mettre en scène de manière inoubliable des problèmes moraux tout à fait courants en prenant pour acteurs les personnages qu’il voyait tous les jours dans la grouillante Cité de Londres.
L’œuvre d’Hogarth existe objectivement, comme une collection d’images que chacun peut consulter.
Hogarth a vécu sa jeunesse dans le premier quart du siècle et publié sa dernière estampe quelques mois avant sa mort en 1764.
Hogarth devient populaire en illustrant, dans des suites de tableaux, les déboires et les débauches de personnages contemporains.
Il diffuse largement ses œuvres par le procédé de la gravure, en parfait homme d’affaires !
Durant les dernières années de sa vie au sommet de sa gloire et de son ascension sociale, Hogarth s’orienta toujours plus, également dans son activité artistique vers des positions résolument conservatrices, en accord du reste, avec l’évolution de la bourgeoisie intellectuelle de Londres.
À sa mort, les gravures de ses œuvres occupent la même place et la même fonction que le livre dans les intérieurs des classes moyennes.
Hogarth a donné à l’image un statut épistémologique aussi fort que celui du livre, à une époque où sciences et arts tentaient de donner forme au grand texte de la Nature.
L’acteur Garrick et l’écrivain Samuel Johnson, rédigent l’épitaphe gravée sur sa tombe : « Adieu, grand peintre de l’Humanité/Toi qui est parvenu au plus noble sommet de l’art/Toi dont les peintures morales charment l’esprit/Et par les yeux vont droit au cœur… »
Les historiens voient à l’époque dite de Hogarth les prémices de ces phénomènes que notre peintre-graveur ne pouvait pressentir.
Sources :
Frédéric Ogée –Du livre à l’image dans l’œuvre de William Hogarth –1999
Félix Paknadel –Quelques réflexions sur image et société dans l’œuvre de Hogarth- 1991
Mémoire de Mazarine Maisonny : le paradoxe au service de la satire visuelle chez Hogarth- 2021