Andrea Mantegna (1431-1506)
Minerve chassant les Vices du jardin de la Vertu
1499-1502
Tempéra sur toile `
Dim 160 x 192 cm
Conservé au Musée du Louvre
Le peintre
Andrea Mantegna est issu d’une famille peu favorisée. Encore enfant il est adopté par un peintre de Padoue, Francesco Squarcione, qui emploi de nombreux apprentis dans son atelier, Andrea est le plus doué de tous.
À Padoue, Andrea admire le travail de Donatello, il apprend les règles de la perspective qui constitueront un élément majeur de ses œuvres.
Des peintres venus travailler à Padoue ont influencé Mantegna : Paolo Uccello et Filippo Lippi.
En 1448, il collabore avec deux peintres vénitiens à la réalisation de fresques dans la chapelle Ovetari de l’église des Eremitani de Padoue. Il réalisera seul la plus grande partie du travail. D’autres commandes suivront à Padoue.
La renommée d’Andrea va s’étendre.
Louis III de Gonzague marquis de Mantoue, lui demande à plusieurs reprises de venir à sa cour. Mantegna s’est illustré à la cour de Mantoue auprès de la puissante famille de Gonzague.
Il devient le premier grand artiste de cour de l’époque moderne.
De 1465 à 1474 il réalise un chef d’œuvre pour Louis III de Gonzague :
La chambre des époux, un ensemble de fresques mettant en scène la vie du marquis et de sa famille.
Personnalité artistique majeure de la Renaissance italienne, Andrea Mantegna fut à la fois graveur et peintre.
Selon Giorgio Vasari, Mantegna est celui par qui le style Renaissance s’est imposé en Vénétie, région qui, en comparaison de Florence, demeurait en retrait sur le plan des arts.
Son œuvre marque un tournant important, notamment dans le traitement des effets de perspective, qui permettent aux regardeurs de prendre véritablement part à la scène.
Mantegna a influencé des artistes tels qu’Albrecht Dürer ou Léonard de Vinci.
Son œuvre reflète dans son ensemble cette curiosité incessante à l’égard de l’Antiquité, étudiée et interprétée avec une ardeur et une intelligence critique absolument insolites.
Mantegna représente le modèle le plus accompli de l’artiste humaniste et ce en tous sens.
Le tableau
Ce tableau est une œuvre allégorique majeure de la Renaissance italienne, commandée par Isabelle d’Este pour son studiolo à Mantoue.
Cette œuvre conservée au musée du Louvre illustre le triomphe de la morale et de la sagesse sur les faiblesses humaines.
Ce tableau est un manifeste visuel de l’humanisme de la Renaissance.
Composition
La composition est riche en personnages mythologiques et allégoriques dans un paysage rocheux typique du style de Mantegna.
Minerve s’élance seule contre la troupe désordonnée des Vices, conduits par l’Ignorance, l’Ingratitude et l’Avarice dont Mantegna avait tant souffert pendant ses années romaines.
L’Inertie enfoncée dans un marécage, traîne avec elle une monstrueuse Oisiveté, un avorton de femme, un monstre mutilé qui incarne sans doute, aux yeux de Mantegna, l’humanité dégénérée que n’inspirent plus la vertu ni le génie des anciens.
Une femme aveugle est conduite par Luxure et Folie vers un précipice au fond duquel les cadavres s’accumulent.
Mercure, maître de la science et de la sagesse, relève du coffre les survivants.
Minerve, la protagoniste surgit, déesse de la sagesse, de la guerre et des arts, armée d’une lance et d’un bouclier et mène le combat. Elle est représentée dans une pose dynamique, chassant les Vices hors du jardin sacré.
Les Vices, une procession grotesque de Vices, repoussée par Minerve, s’efforce de quitter le jardin. On identifie l’Ignorance, une femme obèse assise sur un globe, tenant un gouvernail, l’Ingratitude et l’Avarice. Ces figures difformes et caricaturales sont traînées ou s’enfuient tant bien que mal.
La jardin de la Vertu, à l’arrière-plan, le jardin luxuriant représente un lieu idéal, un sanctuaire de la vertu, où les figures allégoriques des Vertus attendent l’ordre rétabli.
Les trois figures dans le nuage, situées dans la partie supérieure du tableau, représentent les trois Vertus morales cardinales :
La Force (ou courage) vêtue de rouge, tenant une massue et une colonne (attributs d’Hercule).
La Justice, vêtue de bleu, brandissant une épée et une balance.
La Tempérance, vêtue de vert, versant de l’eau d’une cruche dans une autre pour symboliser la modération et la maîtrise de soi.
Ces figures divines, aidées par des cupidons, sont représentées descendant du ciel pour aider Minerve à expulser les Vices grotesques qui ont envahi le jardin de la Vertu, illustrant ainsi le triomphe de la vertu sur le vice.
Les personnages font irruption dans l’espace en perspective.
Ceux du premier plan dans l’eau se retournent pour assister à la cavalcade.
Le tableau est scandé par une série d’arches sur la gauche et dans le fond au-delà desquelles on aperçoit un paysage et un ciel parcouru de nuages.
Le paysage, est fantastique et détaillé, mêlant des éléments classiques et des arbres singuliers, créant une atmosphère mythologique.
Le paysage microcosme qui peuple d’anecdotes l’arrière-pays des visions imaginées par Mantegna sont étrangement sculptées dans la pierre.
Mantegna a le goût pour le paysage minéral.
Ses coloris sont clairs et vifs.
La force et l’élégance du trait, le recours constant à la beauté du détail s’unissent dans ce tableau.
Mantegna s’intéresse aux mouvements des corps.
La lumière venant de la droite, équilibre, dans le studiolo, celle du Parnasse qui venait de la gauche.
Mantegna oppose le proche et le lointain.
L’espace est un champ de forces travaillant puissamment les unes contre les autres, le premier plan s’arrachant à la profondeur qui se précipite dans les lointains tandis que le paysage du fond accaparé par son propre microcosme est indifférent et comme dissocié du drame qui se joue sur le devant de la scène.
La construction de l’espace, l’expressivité des personnages, le travail de la lumière et de l’atmosphère sont remarquables.
Analyse
Le tableau est une allégorie complexe qui met en scène le triomphe de la Raison et de la Vertu sur le Vice et l’Ignorance.
Minerve incarne la sagesse éclairée d’Isabelle d’Este, qui, par l’étude et la morale, maintient l’ordre dans son royaume intérieur -le studiolo et, par extension, dans son État.
C’est une œuvre morale, peuplée de références antiques et humanistes, qui illustrent la force morale nécessaire pour préserver un espace purifié des influences néfastes.
Le contraste entre la beauté de Minerve et des Vertus et la laideur grotesque des Vices souligne le message moralisateur du tableau.
L’idée d’utiliser les cadres sculptés d’arches non seulement comme élément structurel pour articuler la composition mais aussi comme élément de transition en l’intégrant illusoirement dans l’espace démontre le génie de Mantegna.
Mantegna septuagénaire réussit admirablement à traduire dans l’image le contenu complexe des allégories mises au point par l’entourage érudit d’Isabelle d’Este.
Mantegna milite pour la Renaissance, il a reçu mission de redonner vie aux héros du temps perdu et de faire paraître parmi nous les grands absents dont nous portons le deuil. La peinture possède en elle une force tout à fait divine, qui lui permet de rendre présent ceux qui sont absents, mais aussi de montrer après plusieurs siècles les morts aux vivants.
Ses personnages ont la puissante stature de ces altières figures inspirées de la statuaire antique.
Il y a chez Mantegna une véritable pathétique de la perspective, l’affrontement dramatique du vertical et de l’horizontal, de la figure et du fond, du grandiose et de l’infime, des géants et des nains, du sublime et du quotidien
Mantegna transpose cette loi dans la profondeur perspective : le colosse se dresse au devant de l’image tandis que les nains s’affairent dans les lointains.
L’écrasement de la profondeur, selon la convergence des lignes de fuite centrées sur le point de vue, permet au peintre de traduire, dans l’espace géométrique de la Renaissance, cette hiérarchie des dimensions que la peinture gothique respectait sur un même plan sans profondeur.
Le paysage qui sert de toile de fond à ces grands personnages décrit avec une extraordinaire précision les détails microscopiques.
La perspective selon Mantegna est héroïque.
Mantegna excelle dans l’art du raccourci, il sait installer sa composition sur une scène élevée, du haut de laquelle ses grandes figures, ont un air altier.
Mantegna emploie la perspective en surplomb pour renforcer l’effet dramatique et l’immersion du regardeur.
Mantegna maîtrise parfaitement la perspective linéaire et l’illusionnisme, cherchant à créer une continuité entre l’espace réel du regardeur et l’espace peint.
Les personnages, notamment les Vices qui s’enfuient, sont représentés avec des déformations perspectives audacieuses pour suggérer la profondeur et le mouvement. Leurs corps sont comprimés ou étirés visuellement pour s’intégrer dans l’espace tridimensionnel illusionné.
Mantegna utilise un point de vue légèrement abaissé pour donner aux figures de Minerve et des Vertus une présence monumentale et héroïque, renforçant leur dignité par contraste avec la laideur des Vices.
Mantegna joue avec le cadre, il brise la barrière entre la réalité et la fiction, et crée un effet de trompe-l’œil.
Mantegna utilise le raccourci et la perspective pour créer un effet illusionniste, cette technique contribue à la force expressive et à la modernité de son œuvre.
Ces figures en raccourci sont vues de bas en haut, c’est l’effet illusionniste d’une perspective en trompe-l’œil.
Piero della Francesca recourait également à cet abaissement du point de vue du regardeur qui proportionnellement élève en majesté les figures qui paraissent dans le tableau.
Les figures que le pinceau de Mantegna évoque ne manquent pas de grandeur, elles dominent le regardeur.
Mantegna sait évoquer la grandeur il n’en ignore pas moins la petitesse.
Mantegna vénérait l’énergie des anciens Romains et ne pouvait considérer sans sarcasme ses contemporains, qui lui semblaient par comparaison médiocres.
Cette antiquité surhumaine à laquelle il avait sa vie durant voué un culte était à ses yeux un idéal non seulement artistique, mais encore moral et aussi politique.
Sur le triomphe de César et son éclatant cortège, les regardeurs ne voyaient pas seulement l’évocation grandiose d’une scène historique antique, ils imaginaient encore leur propre apothéose, rêvant devant le miroir emphatique à la toute puissance d’une antiquité devenue mythique, image d’un pouvoir qu’ils désiraient passionnément mais que la réalité leur refusait chaque année davantage et qui allait bientôt devenir tout aussi virtuel que les images que les peintres de la cour mettait en scène pour leur plaire.
Mantegna n’ignorait pas ce déclin.
Quand il évoque l’image des monuments de l’ancienne Rome, Mantegna les représente toujours ruinés, à l’image de ce forum qu’on voit au loin sur le grand Sébastien du Louvre.
Il se pourrait bien que la ville éternelle n’ait d’autre éternité que celle d’une ruine perpétuelle.
La ruine de la Rome antique est à l’image de la débâcle de l’Italie de la Renaissance, en cette fin du XVe où s’annoncent dangereusement la tourmente des guerres d’Italie et le séisme de la Réforme.
Mantegna sait dans Minerve chassant les Vices du jardin de la Vertu le transformer en une invention poétique au rythme gracieux et souple, riche de motifs que le regardeur découvre avec bonheur.
Ce tableau montre un souci extrême dans la reconstitution des costumes et du décor de l’antiquité.
Mantegna évoque le monde romain avec la minutie d’un archéologue.
Mantegna se plaît à représenter des architectures en perspective et des vues en raccourci.
Ce tableau est un manifeste visuel de l’humanisme de la Renaissance
L’utilisation de Minerve, déesse romaine de la sagesse n’est pas fortuite.
Les humanistes de la Renaissance se tournaient vers les textes et les figures classiques comme sources de sagesse et de moralité. Minerve représente l’intellect, la raison et la vertu triomphant du chaos et de l’ignorance.
La lutte des Vertus contre les Vices est un thème central de la pensée humaniste.
Les humanistes plaçaient l’humanité au centre de leur réflexion et insistaient sur la sagesse, la volonté libre et le besoin d’éducation morale pour atteindre la Vertu.
Isabelle d’Este, grande intellectuelle et mécène, s’identifiait elle-même à ces valeurs.
Le tableau, placé dans son studiolo, se voulait le reflet de sa propre érudition et de sa supériorité morale, utilisant la mythologie pour mettre en scène son pouvoir et sa quête de sagesse.
Comme souvent chez Mantegna, l’œuvre comporte des inscriptions identifiant les Vices et renforçant l’aspect didactique et érudit du tableau, typique de la culture humaniste qui valorisait la connaissance des langues anciennes.
L’esthétique elle-même, avec ses références à la sculpture antique et sa maîtrise rigoureuse de la perspective, témoigne d’un retour aux sources classiques prônées par les artistes et les penseurs humanistes de l’époque.
Ce tableau est profondément enraciné dans la philosophie de son temps, utilisant le langage formel et symbolique de l’Antiquité pour prôner un idéal de vie vertueux et cultivé.
Humaniste et érudit Mantegna est un très grand poète de la peinture.
Conclusion
Mantegna se détourne avec hauteur de son temps et de ses compromissions, et n’attend plus d’autre justice que celle de la mort. Aux yeux d’Isabelle d’Este, l’artiste a sans doute fait son temps et appartient à la génération passé.
La Renaissance enthousiaste du Quattrocento s’achève, tandis que commencent les crises et les incertitudes du Cinquecento.
Mantegna contemple avec mélancolie cet effondrement et ne se sent pas concerné par le nouveau monde qui se lève.
Comme le remarque Vasari, Mantegna connut dès ses débuts un succès immédiat et surtout durable.
En 1453 il épouse la fille d’un des plus importants peintres vénitiens, Jacopo Bellini. Elle est la sœur de Giovanni Bellini qui fut profondément influencé par Mantegna.
La grandeur de l’art de Mantegna était telle que l’artiste ne fut pas oublié par ses confrères de la Renaissance : la Vie rédigée par Vasari l’atteste largement.
Au XVIIe, le cardinal de Richelieu, collectionneur avisé, sut profiter de la faillite des Gonzague en 1627 pour acquérir les toiles poétiques et énigmatiques qu’Isabelle d’Este avait commandées à Mantegna pour orner son studiolo.
À la révolution ces toiles entrèrent au Louvre.
Ses œuvres, celles du moins qui subsistent, continuent d’affirmer la portée du génie artistique et savant de Mantegna.
Sources :
Lorenzo Pericolo –Mantegna, un artista humaniste accompli – 2004
Jacques Darriulat – Les anciens et les modernes dans l’art de Mantegna –2008