La Vierge trônant avec l’Enfant et les saints – 1588 – Annibale Carracci

Annibale Carracci ( 1560-1609)

La Vierge trônant avec l’Enfant et les saints 

1588

Huile sur toile
Dim 384 x 255 cm

Conservé dans la galerie de peinture des vieux maîtres, musée d’art des collections nationales de Dresde, Allemagne 

 

 

Le peintre 

Fils d’un tailleur, Annibale est le plus talentueux des trois peintres de la famille Carracci. Il commence sa formation en travaillant sur les fresques ornementales avec son frère Agostino et son cousin Ludovico dans plusieurs palais de Bologne.
Ses premières œuvres de genre sont remarquables par leur naturaliste audacieux.
Les voyages que le jeune Annibale fait à Parme et à Venise dans les années 1580 l’aident beaucoup à developper son talent.
À Bologne, Annibale se joint à Agostino et Ludovico pour fonder un école d’artistes appelée « Accademia degli Incamminati » où l’enseignement repose sur les principes de l’art de la haute Renaissance et sur le dessin d’après modèle.
De 1583 à 1595, Annibale travaille sur une série de grands retables et crée plusieurs paysages ordonnés et désinvoltes.
Il réalise des études de Paysage pendant toutes les phases de sa carrière, ce qui contribue à faire de ce genre un sujet principal des fresques italiennes.
En 1595, Annibale Carracci est invité à Rome par le cardinal Odoardo Farnese afin d’y réaliser des fresques pour orner son palais.
À Rome Annibale se tourne avec enthousiasme vers l’étude de l’art antique et les œuvres de Raphaël.
Pendant les dix années suivantes, il se consacre à l’exécution des fresques ornementales du palais Farnese, travail qui est le précurseur des grands plafonds baroques du XVIIe.

 

Le tableau 

Initialement conçue comme un retable pour la chapelle des marchands de la basilique San Prospero de Reggio d’Emilie, cette œuvre fait partie d’un ensemble réalisé par Annibale lors de son séjour dans cette ville dans les années 1580 et 1590.

L’œuvre intégra ensuite les collections d’Isabelle d’Este à Modène, d’où elle fut vendue en 1746 à Auguste III lors de la vente de Dresde, rejoignant ainsi sa collection actuelle.

 

Composition 

La composition s’organise autour de la Vierge assise sur un trône avec l’Enfant sur ses genoux.

Il s’agit d’une variation sur le thème traditionnel de la Sacra Conversazione (Conversation sacrée) où des figures sacrées de différentes époques sont réunies dans un même espace.
La Vierge et l’Enfant sont placés dans la partie supérieure sur un trône surélevé, le dossier du trône est tendu de brocard rouge, relevé par des angelots.
Une colonne borde son trône et laisse supposer que la Vierge se tient dans une loggia ouverte sur un jardin.

La surélévation de la Vierge et de l’Enfant marque leur importance spirituelle.

Autour du trône, dans le registre inférieur se trouvent plusieurs saints :
Saint Luc est représenté à gauche, tenant un stylet, une tablette et un encrier pour dessiner la Vierge.
Face à lui, à droite saint Jean-Baptiste indique le chemin de l’index, car on l’appelle aussi saint Jean Précurseur.
Baisant les pieds du Christ, saint François est reconnaissable à son habit de moine et aux stigmates sur sa main.
Assis au premier plan et regardant le public, l’ange qui tient un phylactère symbolise saint Matthieu.

À droite de la colonne un arbre grimpe le long de la colonne, et dans le fond du tableau, une colline surmontée d’un château délimitent l’horizon.
Un ciel nuageux de soleil couchant étire ses nuages dorés.
Ce ciel parle dans son silence.

Dans le coin supérieur droit du tableau, des angelots, accrochés à un nuage gris observent la scène.

Le pinceau d’Annibale Carracci donne mouvement, esprit et vigueur à ses personnages.

Annibale manipule la lumière et les couleurs pour capturer les impressions.
Il renonce à l’appel sensuel de la couleur pour se concentrer sur les gestes et l’expression faciale.
Les personnages ne sont pas simplement juxtaposés, mais interagissent par des regards et des gestes, créant une scène dynamique et unifiée.

Le tableau inclut des détails réalistes, comme le livre dans la main de la Vierge ou d’autres attributs des saints, qui ancrent la scène dans une réalité tangible et humaine.

Contrairement au « désordre pictural » parfois associé au baroque ultérieur, cette œuvre présente une composition équilibrée et ordonnée, typique de l’approche classique des Carracci, qui cherchaient un équilibre entre le naturalisme et l’idéal classique.

 

 

Analyse 

Le XVIe est la période où l’art vénitien atteignit son apogée et où les artistes rivalisèrent avec ceux de Rome et de Florence.

S’il n’y avait pas de cours à Venise, les artistes et les lettrés y entretenaient de fécondes relations.

Véronèse devint dans les années soixante, le peintre préféré de la plus riche aristocratie vénitienne.

La Vierge trônant avec l’Enfant et les saints témoigne d’une influence vénitienne plus marquée que toutes les créations antérieures d’Annibale Carracci, et sa datation précise permet aux historiens de l’art de situer son voyage d’étude à Venise entre 1587 et 1588.

Cette œuvre est un exemple précoce et marquant du style d’Annibale Carracci, qui s’inscrit dans le mouvement de la Contre-Réforme et précède le plein épanouissement du style baroque.

L’une des influences majeures de sa composition est celle des Noces mystiques de sainte Catherine de Paolo Veronese, dont elle reprend les diagonales, la position de la Vierge et des saints, ainsi que le drapé rouge suspendu aux colonnes comme un rideau théâtral.

Le tableau se distingue de la période maniériste précédente, caractérisée par des poses forcées et des couleurs artificielles.

Annibale privilégie un retour au réalisme frappant et à une composition claire, inspirée des maîtres de la Haute Renaissance comme Raphaël.

L’apparence de ses personnages laisse paraître son esprit ardent et sacré et aussi les hautes pensées de sa noble raison.

Les aspects formels de sa peinture sont indissociables de sa portée expressive.
Si le silence devient parole, c’est que les traits des visages parlent, expriment  le caractère.
Annibale a la capacité d’ insuffler une profonde humanité et un réalisme psychologique à ses personnages religieux.

Annibale étudie méticuleusement le monde naturel et les gens qui l’entourent.
Ses visages ne sont pas des masques, mais des portraits individualisés, inspirés de modèles vivants, ce qui confère une authenticité immédiate à la scène sacrée.

L’objectif d’Annibale, influencé par la théorie de la Contre-Réforme sur l’art, est de susciter la dévotion et l’émotion chez le regardeur. 

Les visages et les gestes de ses personnages sont chargés de sens, exprimant des émotions spécifiques :
La tendresse maternelle de la Vierge Marie.
La dévotion et l’humilité des saints, comme saint François d’Assise agenouillé, qui réagissent avec ferveur à la présence divine.
Une certaine gravité ou contemplation chez les autres saints, tels saint Matthieu ou saint Luc, qui incarnent leur rôle d’évangélistes ou de témoins.

Chaque saint n’est pas seulement identifiable pas ses attributs mais aussi par une physionomie et une expression propres qui reflètent son histoire et sa personnalité spirituelle.
Les traits ciselés des visages et les regards attentifs sont conçus pour communiquer un état d’esprit et un caractère uniques.

Cette expressivité des visages participe à la clarté narrative de l’œuvre.

Le regardeur comprend instantanément les rôles et les interactions des différents personnages, ce qui était un élément clef  de la peinture après le Concile de Trente visant à instruire et émouvoir les fidèles. 

La multiplicité des lumières éclaire le tableau, la clarté fulgurante éclaire les personnages, le soleil couchant illumine le paysage.

La palette de couleurs, riche et lumineuse et les effets de lumière rappellent le colorisme vénitien, marquant une évolution par rapport au naturalisme plus austère des premières œuvres bolonaises d’Annibale.

La restauration du tableau a révélé une palette de couleurs, riche et lumineuse, qui avait été obscurcie par un vernis jauni, contribuant à la qualité éclatante de l’œuvre.

Annibale Carracci dessine et colore
La matière picturale est elle-même expressive. 

La peinture est poésie silencieuse car Annibale Carracci parvient à supplanter par l’expressivité le manque de discours et de paroles.

L’approche d’Annibale vise à émouvoir le regardeur et à renforcer sa foi. 

Le traitement des personnages est empreint de tendresse et de dévotion, rendant la scène religieuse plus accessible et humaine pour les fidèles.

Annibale Carracci n’a cependant pas entièrement rejeté son style précédent, et les leçons de Véronèse sont traduites dans un idiome moins surnaturel, moins éthéré, plus proche de l’expérience vécue du regardeur.
Annibale Carracci opte pour un aperçu d’un arrière-plan de paysage plutôt que pour le bleu céleste de tant d’œuvres de Véronèse et pour les saints humblement vêtus et debout sur la terre nue plutôt que pour les figures richement vêtues sur des escaliers dans l’œuvre de Véronèse.

Ce tableau est une étape cruciale dans le développement du style éclectique d’Annibale Carracci. 

Il rompt avec l’artifice pour revenir à une représentation plus vraie et plus humaine, où chaque visage raconte une histoire et exprime un caractère distinctif. 

Annibale Carracci fusionne le naturalisme lombard, les principes de dessin d’Italie centrale et le Colorito vénitien, marquant une transition majeure vers le naturalisme et le drame du baroque naissant.

 

 

Conclusion 

Annibale Carracci est un artiste classique très influent, qui a vécu à Rome au XVIe.

Les fresques décoratives qu’il a exécutées dans la galerie Farnèse, à Rome, sont des chefs-d’œuvre inégalés de l’illusionnisme spatial et constituent ses œuvres les plus importantes.

On attribue à Annibale l’invention de la caricature. 

Il a joué un rôle déterminant dans l’évolution du paysage classique idéal, et il est considéré comme l’un des plus grands dessinateurs de l’art occidental, travaillant la forme et la structure tout en se montrant extraordinairement sensible à la lumière et à l’ambiance dans ses dessins.

Son œuvre combine les éléments de la Renaissance et des écoles vénitienne et bolonaise, avec un retour à la grandeur classique tout en y ajoutant une nouvelle vitalité.